samedi 14 décembre 2013

Être romantique par anticapitalisme, commentaire d'une recension

Claris, Fabrique en vanité
Voici donc une très bonne recension d'un livre de M.Löwy et R.Sayre sur le romantisme anticapitaliste (Esprits de feu, figures du romantisme anti-capitaliste, éditions du Sandre), qui permet de mettre les pendules à l'heure sur la question problématique romantisme. A l'encontre des lieux communs qui font du romantisme un courant de doux rêveurs détachés du réel, d'individualistes exaltés, d'idiots sentimentaux, voire qui en font la matrice UNIQUE du fascisme et du nazisme, ces deux auteurs – dont l'un est d'ailleurs un marxiste revendiqué – rappellent l'existence d'une tradition contestataire du romantisme. C'est en les découvrant que moi-même j'ai désormais accepté le qualificatif de « romantique » qu'on m'affuble occasionnellement pour dénoter mon absence TOTALE ET ABSOLUE de considérations pour la secte économiste.

Le romantisme a ainsi enfanté des philosophes aussi rigoureux que Bloch et Lukacs (marxistes de leur état), l'école de Francfort et Georges Sorel, etc. Extrêmement divers – seul point faible apparemment de l'approche des deux auteurs : une définition très large du romantisme – les romantiques ne se résument pas à des obscurantistes lyriques, mais peut s'allier au rationalisme requis par les sciences, comme l'attestent un Novalis mathématicien, ou un Edward P. Thompson historien. Bloch lui-même en appelait à combiner le « courant chaud » et le « courant froid » du marxisme dans une perspective révolutionnaire.

Là réside en effet l'intérêt du romantisme, de l'approche romantique de la contestation. Cette dernière se démarque d'une approche rationaliste aride, très en vogue du côté des économistes et des sociologues marxistes (même critiques), qui voudrait combattre le capitalisme en résumant la lutte à une opposition de chiffres et d'études. Le romantisme analyse le capitalisme justement comme un système amenant « le désenchantement du monde, sa quantification, sa mécanisation, ainsi que l’abstraction rationaliste et la dissolution des liens sociaux ». Pour cette raison, il a généralement puisé ses ressources non dans un « progrès (...) fondées sur l’idée que la modernité n’a pas suffisamment avancé dans la piste qu’elle a suivi », mais bien dans le passé, les sociétés pré-modernes. D'où d'ailleurs l'accusation de nostalgie ou de réaction, justifiée pour certains romantiques, mais ne pouvant s'étendre à tous.

La raison instrumentale, la domination du Chiffre sur l'indéterminé et l'inquantifiable, poussent les auteurs à fustiger les intellectuels qui verraient dans le romantisme une source d’irrationalisme et d'anti-Lumières ayant amené in fine au fascisme et au nazisme. Balayées les sottises d'un Zeev Sternhell ! Non seulement le romantisme s'est historiquement constitué comme une critique des Lumières INTERNE à celles-ci, mais en outre ceci occulte le fait que ces deux doctrines totalitaires ont usé et abusé de la rationalité instrumentale et industrielle (critique d'Adorno et d'Horkeimer). De fait, qu'est-ce qui distingue le génocide nazi des génocides précédents et futurs, si ce n'est la volonté rationalisée d'exterminer industriellement une population à l'aide de moyens techniques et scientifiques modernes ? Le fascisme n'était-il pas un régime hautement industrialiste, esthétiquement influencé par le futurisme qui faisait l'éloge des bolides, des avions et de la vitesse agressive ?

Au final, on déduit de cette passionnante analyse du romantisme l'idée lucide que l'homme n'est pas uniquement un « animal rationnel » mais aussi, et peut-être même surtout un « animal irrationnel », voire un « animal imaginatif » pour paraphraser Cornélius Castoriadis. Une critique radicale du capitalisme ne peut donc se passer d'une remise en de la culture utilitariste, de l'industrialisme destructeur, de la quantification de tout, du délire moderne de maitrise rationnelle absolue et illimitée de tout et surtout de la nature. Le romantisme est nécessaire en ce qu'il cerne de nombreux points aveugles des traditions rationalistes de la contestation : la nécessaire part de sentiment et de passion dans l'existence humaine – qu'il s'agisse de la vie, où le bonheur ne peut s'en passer, de la liberté, qui ne peut exister sans un profond attachement émotionnel à celle-ci, ou de la lutte, qui ne saurait s'entamer sans une volonté ressentie –, l'importance de la mémoire du passé pour la critique de l'ordre présent ou la déstructuration des communautés organiques. La lutte des classes n'est pas un phénomène découlant de la raison, c'est avant tout, c'était avant tout le fruit d'une indignation morale, s'enracinant dans les chairs et dans les coeurs et pouvant pousser ainsi à l'abnégation voire au sacrifice. Les insurrections du XIXe siècle contre le capitalisme étaient le fait de populations massivement touchées par l'illettrisme, faiblement éduquées par l'école : ils ne réagissaient pas après avoir calculé les bénéfices des risques, après avoir trouvé raisonnable de se mobiliser, mais bien en s'activant héroïquement contre un ordre jugé injuste et subi physiquement.

Lutte des classes implique donc lien social, sens de la communauté, passion et morale. C'est pour cela que, comme le rappelle Muray Bookchin, « L’idéal du socialisme prolétarien (…) est né en partie du fait que, lors de l’explosion de la révolution industrielle, de nombreux artisans autrefois relativement autonomes se sont transformés en travailleurs de l’industrie. Il fut également influencé en tant que mouvement, et toute théorie mise à part, par ses origines rurales et provinciales, en particulier par la prolétarisation des paysans contraints de quitter les villages et l’agriculture. (...) Pensant sans entraves, manifestant une énergie naturelle et spontanée, mécontents de la perte de leur indépendance, ils avaient hérité leurs valeurs d’un monde artisanal disparu, de l’amour de la terre et de la solidarité communautaire. C’est là que prend sa source l’esprit révolutionnaire des mouvements ouvriers » (1). Lord Byron défendant la révolte des Luddites (2), Blake critiquant les « moulins sataniques » de la révolution industrielle (3) ou D.H. Lawrence dénonçant le machinisme (4), sont autant d'exemples de ce lien entre romantisme contestataire, critique anti-industrialiste, défense du sens de la communauté et opposition à la domination de l'Homme par la Machine. L'intérêt d'y retourner repose sur cette chaleur absente du rationalisme critique, chaleur qui est pourtant à la racine même de l'engagement révolutionnaire. Tel est le sens du propos de Régis Debray, marxiste romantique dans l'âme :

« Ce n'est pas, en ce qui me concerne, la lecture du Capital ni la force de l'argument marxiste qui m'a donné envie de tuer. C'est d'avoir été le témoin de deux ou trois scènes d'humiliation peu ou prou négligeables, en Equateur et en Bolivie (ces touristes nord-américains en short et chemisette à fleurs jetant des pièces de monnaie aux Indiens de Riobamba comme à des singes en cage, et qui photographiaient en s'esclaffant leur combat de chiffonniers pour rattraper un sou dans la poussière), ainsi que la musique entêtante des chansons de Violeta Parra ou des Quilapayún. Même si la remise de copie avec plan en trois parties et le quota requis de citations restait utile pour donner le change, la Missa criolla a plus fait pour m'envoyer en cellule quatre années durant, que les pointilleuses missives d'Althusser. » (5)


(1) Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, éditions Écosociété.

(2) Il est possible de lire en anglais son discours en leur défense, ou son Ode aux Luddites, qui inspira le titre d'un des chapitres du livre d'Edward P. Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise (l'arbre de la liberté).

(3) « And did Those feet in ancient times
And did Those feet in ancient times
Walk upon England’s mountains green?
And was the Holy Lamb of God
On England’s pleasant pastures seen?
And did the Countenance Divine
Shine forth upon our clouded hills?
And was Jerusalem builded here
Among those dark Satanic Mills?
(...) »
Ou en français :
« Et est-ce que ces pieds dans ces temps anciens
Ont marché sur les vertes montagnes d'Angleterre?
Et est-ce que le saint Agneau de Dieu
A été vu sur les belles pâtures anglaises?

Et est-ce que Celui qui contenait la Divinité
A brillé sur nos collines opacifiées?
Et est-ce que Jérusalem a été construite ici
Parmi ces moulins sataniques foncés? »

(4) « Dark Satanic Mills
(...)
Et maintenant, le fer a pénétré l'âme,
la machine a pris le cerveau dans ses rets, assuré son emprise,
l'acier a tordu les reins de l'homme, l'électricité lui a fait exploser le coeur
et des lèvres sortent, spasmodiques, d'étranges sons mécaniques en guise de langage. »

Voir aussi : http://laicard-belge.blogspot.be/2013/06/dh-lawrence-critique-romantique-de.html.

(5) Régis Debray, Aveuglantes Lumières, éditions Gallimard.

3 commentaires:

  1. Grand livre, effectivement. Plus généralement, Löwy, c'est bien, non? cette façon d'essayer de penser simultanément le marxisme et la mélancolie...

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    1. Merci pour ce commentaire ! Oui, je me suis longtemps demandé pourquoi des penseurs et écrivains aussi divers et différents que Jean-Claude Michéa, Christopher Lasch, Régis Debray, Albert Camus, Charles Péguy, Georges Orwell ou Bernanos m'attiraient, et j'ai compris avec Lowy et Sayre que leur romantisme expliquait en grande partie cet attrait. Tous partagent ce même esprit critique envers la modernité, cette réhabilitation du passé, cette méfiance envers le Progrès majusculé et cette critique libertaire (excepté Debray) de l'État, du Marché, de la Marchandise et de l'Industrie.

      Je ne suis pas marxiste (ou même marxien) personnellement – je suis castoriadien – mais Löwy fait partie de ces marxistes que je suis avec attention (avec d'autres comme Denis Collin, Costanzo Preve ou Anselm Jappe).

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  2. Mais justement, mon cher Galaad, te sachant attaché à Camus, comment arrives-tu à concilier ton romantisme révolutionnaire avec la critique féroce que Camus porte au romantisme dans L'Homme révolté (la première partie : La révolte métaphysique) coupable d'un attrait luciférien dévastateur en terme de nihilisme ?

    Bel article en tout cas.

    Sylvain Métafiot

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