samedi 7 décembre 2013

Extraits de la préface d'Albert Camus aux « Maximes » de Chamfort

« Pour un homme qui observe le monde sans cesser d'y tenir sa place, il est bien difficile de penser toujours comme Chamfort. Et par exemple, on admettra mal que la supériorité fait toujours des ennemis, que le génie est forcément solitaire. Ce sont là des choses qu'on dit pour faire plaisir au génie ou à soi-même. Mais il n'y a rien de vrai. La supériorité va très bien avec l'amitié, le génie est quelquefois de bonne compagnie. La sorte de solitude qu'il rencontre ne lui est pas particulière : il est seul quand il le veut.
(...)
Nos grands moralistes ne sont pas des faiseurs de maximes, ce sont des romanciers. Qu'est-ce qu'un moraliste en effet ? Disons seulement que c'est un homme qui a la passion du coeur humain. Mais qu'est-ce que le coeur humain ? Cela est bien difficile à savoir, on peut seulement imaginer que c'est ce qu'il y a de moins général au monde. (...) Nos vrais moralistes n'ont pas fait de phrases, ils ont regardé et se sont regardés. Ils n'ont pas légiféré, ils ont peint. Et par là ils ont plus fait pour éclairer la conduite des hommes que s'ils avaient poli patiemment, pour quelques beaux esprits, une centaines de formules définitives, vouées aux dissertations de bacheliers. C'est que le roman seul est fidèle au particulier. Son objet n'est pas les conclusions de la vie mais son déroulement même. En un mot, il est plus modeste, c'est en cela qu'il est classique. Du moins, c'est en cela qu'il sert la connaissance comme le peuvent les sciences naturelles ou physiques et comme ne le peuvent ni les mathématiques ni les maximes qui sont toutes deux des jeux de l'esprit aux prises avec lui-même.
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Or l'intérêt de Chamfort est qu'il n'écrit pas de maximes, à quelques exceptions près. Et, saufà céder, quand il s'agit des femmes ou de la solitude, aux mouvements d'une humeur excessive, il n'a rien généralisé. Si l'on regarde de près ce qu'il est convenu d'appeler ses pensées, on verra aisément qu'elles ne cultivent ni l'antithèse ni la formule. L'homme qui écrit : "Le philosophe qui veut éteindre ses passions ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu" est de la même famille d'esprits que celui qui, à peu près dans le même temps, écrit admirablement : "On déclame contre les passions sans songer que c'est à leur flambeau que la philosophie allume le sien." (Marquis de Sade)
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C'est qu'en même temps ce personnage épris de hauteur d'âme a l'expérience de la passion et de ses blessures. Le même homme qui a écrit l'une des plus fières maximes qu'un esprit français ait jamais formée : "La fortune pour arriver à moi passera par les conditions que lui impose son caractère", donne cependant à chaque page toutes les preuves d'une sensibilité frémissante. Simplement, et le personnage nous donne ici sa dernière dimension, il a réalisé ce mélange de la volonté et de la passion qui fait le caractère tragique et qui donne à Chamfort une avance considérable sur son siècle. Car c'est un contemporain de Byron et de Nietzsche qui eût pu écrire : "J'ai vu peu de fiertés dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux dans le genre, c'est celle de Satan dans le Paradis Perdu." On reconnaît ici le ton tragique et l'allure de ce que Nietzsche appelait l'esprit libre. Qu'on se souvienne seulement de la société à laquelle cet esprit appartient malgré lui et que, pour son malheur, il n'a pu s'empêcher de juger. On imaginera aisément dès lors l'aventure de mépris et de désespoir qu'une âme de cette envergure est destinée à courir dans un monde qu'elle méprise. Et l'on tiendra le roman dont Chamfort nous a laissé les éléments. C'est le roman du refus, le récit d'une négation de tout qui finit par s'étendre à la négation de soi, une course vers l'absolu qui s'achève dans la rage du néant.

Cette aventure ne prend son sens que par les élans confiants dont a été faite la jeunesse de Chamfort. Il était, dit-on, aussi beau que l'amour. Cette vie a commencé par le succès. Les femmes l'ont aimé ; ses premières oeuvres, si médiocres fussent-elles, lui ont gagné les salons et même la faveur royale. Cette société, en fait, ne lui a pas été si dure et sa qualité d'enfant naturel ne lui a même pas été une gêne. Si la réussite sociale a un sens, on peut dire que, dans ses débuts, la vie de Chamfort est une éclatante réussite. Mais, justement, il n'est pas sûr que ce mot ait un sens. C'est ce que nous apprend le roman de Chamfort, qui est l'histoire d'une solitude. Car la réussite sociale n'a de sens que dans une société à laquelle on croit. Or il y a, d'abord, dans le personnage de Chamfort, cette disposition tragique qui l'empêchera toujours de croire à une société et cette susceptibilité de coeur qui l'arrêtera d'entrer dans un monde où ses origines risqueraient d'être contestées. Il est de ceux que poussent à la fois de grandes et éclatantes vertus qui les mettent au point de tout conquérir et cette autre vertu plus amère qui les mène à nier cela même qui vient d'être conquis. Ajoutons enfin qu'il est placé dans une société à laquelle ne croient même plus ceux dont c'est pourtant la profession d'y croire. Que peut faire alors un homme en face d'un monde qu'il méprise ? Si sa qualité est bonne, il prendra sur lui les exigences qui justement ne sont pas satisfaites dans ce monde. Non pour se donner en exemple, mais par un simple souci de cohérence. S'il faut à toute intrigue son ressort profond, on trouvera donc le ressort de cette histoire dans le goût de la morale.
(...)
Car, en somme, le mépris des hommes est souvent la marque d'un coeur vulgaire. Il s'accompagne alors de la satisfaction de soi. Il n'est légitime au contraire que lorsqu'il se soutient du mépris de soi. "L'homme est un sot animal, dit Chamfort, si j'en juge par moi." C'est en cela qu'il me paraît être le moraliste da la révolte, dans la mesure précise où il a fait toute l'expérience de la révolte en la tournant contre lui-même, son idéal étant une sorte de sainteté désespérée. (...) L'art est le contraire du silence, il est l'une des marques de cette complicité qui nous lie aux hommes dans notre lutte commune. Pour qui a perdu cette complicité et s'est placé tout entier dans le refus, ni le langage ni l'art n'ont plus leur expression. »

Albert Camus, préface aux Maximes et anecdotes de Chamfort, Nouvel Office d'Édition, 1963.

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