mercredi 11 décembre 2013

Georges Sorel et la violence, bref retour

Georges Sorel était un penseur français né le 2 novembre 1847 et mort le 29 août 1922. Théoricien du syndicalisme révolutionnaire influencé notamment par Nietzsche, Marx, Aristote, Proudhon et Bergson, il est l'auteur de nombreux articles, tant littéraires que scientifiques et politiques, publiés généralement en France ou en Italie. Instrumentalisé par les fascistes (alors que toute sa théorie est un virulent plaidoyer pour l'autonomie de la classe ouvrière et contre l'Etat), considéré comme un auteur « brouillon » par Lénine, il a eu cependant de dignes successeurs, notamment en la personne de socialistes tels que l'antifasciste italien Antonio Gramsci, le libertaire français Albert Camus ou le théoricien péruvien du « communisme inca » José Carlos Mariátegui. Son oeuvre est principalement traversée par des réflexions sur le mythe, la démocratie, la grève générale, le marxisme ou l'idée de progrès. Néanmoins, il est sans doute plus connu pour ses Réflexions sur la violence, ouvrage qui rassemble plusieurs de ses articles publiés dans la revue Mouvement socialiste.

Coupons tout de suite court à un lieu commun sur cette oeuvre, il ne s'agit pas d'un plaidoyer pour la violence brutale : « en dépit d'un titre provocateur et d'un emploi du mot violence qui prête à confusion, les Réflexions sont un plaidoyer passionné contre la violence, et notamment la violence d'Etat, contre le despotisme sanglant qu'engendre la raison d'Etat. » (1). Pour Sorel, il faut avant tout distinguer la violence de la force. La où la force « a pour objet d'imposer l'organisation d'un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne », la violence « tend à la destruction de cet ordre » (2). Le premier vient des institutions et touche les personnes, le second, à l'inverse, part du bas pour attaquer le haut. Qui plus est, « L'idée de violence révolutionnaire chez Sorel était fort éloignée des idées avancées par des théoriciens de la violence ultérieure comme Franz Fanon et Jean-Paul Sartre, qui mettaient en avant la force purifiante de la haine » (3). Pour lui, la haine ne produisait rien.

On ne peut comprendre l'éloge sorélienne de la violence sans la mettre en lien avec sa critique de l'Etat ainsi que sa conception de la morale. Revenant sur la révolution de 1793, il soutenait que la violence syndicaliste ne pouvait être comparée aux « actes de sauvagerie » des révolutionnaires de ce temps : celle-ci fut suggérée par « la superstition de l'Etat », qui les poussa à opprimer les vaincus le pouvoir en main. En outre, grand moraliste dans la lignée de Proudhon, celui qu'un de ses disciples appelait le « Tertullien du socialisme » (4) s'intéressait tout particulièrement au concept de mythe en tant qu'il conduisait « les hommes à assumer le conflit fondateur de l'éthique et de leur humanité, conflit que Sorel appellera "violence" » (5). Pour Sorel, la morale doit être inspirée par le sentiment du sublime, or ayant constaté que « le sublime est mort dans la bourgeoisie », il espérait que le mythe de la grève générale permettrait d'attiser la lutte des classes et, ce faisant, de fonder une nouvelle morale de producteurs. L'ouvrier, à la suite des héros homériques et des soldats républicains de la Révolution, devait ainsi devenir une sorte de héros syndicaliste, soldat de la lutte des classes dominant l'utilitarisme du monde moderne, dédaignant les honneurs et pouvant accepter jusqu'au sacrifice suprême.

(1) Jacques Julliard, « Rousseau, Sorel et la Révolution française », In: Cahiers Georges Sorel, N°3, 1985. pp. 5-15.
(2) Georges Sorel, Réflexions sur la violence.
(3) Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis.
(4) Edouard Berth, « Sorel, le Tertullien du socialisme (1922) », La Ri­vo­lu­zio­ne li­be­ra­le, 14.​12.​1922.
(5) Patrice Rolland, « Georges Sorel et la démocratie au XXe siècle. Une critique éthique de la démocratie.», In: Mil neuf cent, N°9, 1991. Les pensées réactionnaires. pp. 129-161.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire