mardi 24 décembre 2013

Un néo-nazi dans l'armée française ? Vite le service militaire !

Les récentes révélations sur la présence d'une insigne nazie sur le brassard d'un soldat français, fait divers déplorable s'il en est, devraient cependant inviter à réfléchir au genre d'armée que nous voulons. En ce qui me concerne, et ce dans le respect de la tradition républicaine qui remonte aux cités de la Grèce antique jusqu'à Rousseau en passant par Machiavel, je suis pour la restauration du service militaire. Comme le rappelle Hervé Drévillon dans son livre sur l'individu et la guerre :

« Aux yeux de Machiavel, cette décadence politique et militaire de l'Italie trouvait sa source dans la crise du modèle de milice civique, et dans l'emploi de troupes mercenaires, qui représentait un affaiblissement fatal de la souveraineté du prince ou de la République. Une puissance n'est véritablement souveraine que si elle s'appuie sur des "armes propres", c'est-à-dire des troupes sur lesquelles elle peut exercer un contrôle absolu. La délégation de la fonction militaire à des troupes stipendiées avait affecté la valeur guerrière des cités italiennes autant que leur esprit civique, formant ainsi la double menace d'un affaiblissement face aux grandes puissances (France, Espagne), et d'une vulnérabilité politique de la cité face aux caprices d'une force armée autonomisée. Machiavel s'est opposé, non seulement aux troupes mercenaires, mais plus généralement au principe même d'une armée professionnelle. » (1)

Alors que nous vivons une époque où tout se segmente, se fragmente et se particularise, l'armée est l'une des premières institutions en Occident à se séparer de la société qui l'environne, au point de devenir un micro-État avec ses propres règles, ses propres objectifs et une capacité d'intervention effrayante. Elle est de moins en moins l'outil de la nation, poursuit d'autant moins un objectif d'intérêt général au profit de son intérêt particulier, et suivant le modèle des entreprises devient de plus en plus un lobby comme les autres – voire un complexe. Le progrès techno-scientifique vient renforcer alors ce processus, en remplaçant progressivement les troupes au sol par des drones téléguidés, dissolvant ainsi encore plus le lien ténu qui liait l'armée au corps social.

De Gaulle, dans Vers l'armée de métier (2), notait déjà avec beaucoup de perspicacité la montée en force des experts et des techniciens au sein des armées motorisées et fondées sur les véhicules blindés. Le drone parachève ce mouvement en donnant le pouvoir total aux techniciens et aux experts en charge de maintenir en état la machine, et il n'est pas loin le temps où des geeks contrôleront sans aucun état d'âme des robots chargés de tuer toute personne susceptible de faire feu (adolescente comme adulte, en position d'attaque ou non, comme en témoignent les rapports que montre Chamayou dans son livre Théorie du drône).

L'idée de service militaire, idée antique revitalisée par la tradition militaire de l'humanisme et mise en pratique par la Révolution française, s'oppose à ce phénomène d'autonomisation de l'armée, en gardant, même de manière précaire, un certain lien entre la collectivité et son instrument de défense. Outre les dérives qu'avait pointées la tradition républicaine lorsque la chose militaire est déléguée (à un corps privé, à une armée de métier, etc.) et non la responsabilité de tous – perte de souveraineté du peuple, dégradation des vertus militaire, incapacité à se défendre contre l'envahisseur le moment venu –, il convient de se poser des questions sur les méthodes de recrutement.

Il est évident que lorsqu'une armée abolit conscription pour devenir « professionnelle » – certains allant jusqu'à la qualifier, avec une novlangue qui en dit plus sur la réalité qu'autre chose, de « libre » – il y a bien évidemment de fortes chances que ceux que recrute une telle armée soient soit des pauvres gueux cherchant un gagne-pain, et donc victimes potentielles de la propagande de l'armée (comme on l'observe en Amérique), soit des gens aux intentions plus que douteuses (« tuer tuer tuer » comme dirait l'autre...), comme ce néo-nazi français. Ainsi, le modèle américain – qui dicte comme d'habitude les choix des élites européennes – d'armée de métier montre une armée totalement corporatiste et gangrénée par les gangs et les néo-nazis (3). Les critères de sélection étant « revus à la baisse », le folklore des mouvement extrêmistes s'y donne à coeur joie, ne connaissant pas par ailleurs de contrepoids de la société et des gens du peuple.

Les questions liées à l'armée ont bien trop souvent été négligées par la tradition socialiste (Jean Jaurès étant l'une des rares exceptions). Les mouvements d'objection de conscience, les traditions pacifistes et les critiques, bien souvent légitimes, des anarchistes ont généralement conduit à un mépris des valeurs martiales, des soldats et, partant, de l'armée. Comment ne pas le comprendre, quand celle-ci fut régulièrement instrumentalisée par la bourgeoisie et le pouvoir d'État pour réprimer brutalement les manifestations populaires, et plus particulièrement ouvrières, ou mener des guerres nationalistes et colonialistes ? Défendre l'idée d'une armée populaire, comme d'un service militaire, peut alors paraitre absurde, si ce n'est anachronique, surtout en ces temps où une paix de longue durée conduit les masses à se détourner de l'idée de défense nationale, où la discipline militaire parait comme archaïque par rapport à la flexibilité postmoderne et où l'individualisme libéral conchie toute idée de devoir envers sa patrie.

Et cependant, ce mépris n'a pas lieu d'être. Pour paraphraser Machiavel (4), du dévoiement de l'armée par les puissances industrielles, bourgeoises et étatiques, « il en est résulté ces funestes opinions qui répandent partout la haine pour les militaires et l'aversion pour leur commerce ». Contre la dégradation du recrutement des soldats, le service militaire est l'une des solutions, car il apporte un nouveau lot de conscrits qui, dans une mixité sociale qu'on désire idéale, apportent avec eux leur(s) expérience(s) et demeurent dès lors moins susceptibles de velléités sociopathiques. La vertu républicaine est intrinsèquement liée à la vertu martiale : refuser que l'on soit responsable de la défense de sa patrie, c'est déjà en quelque sorte abandonner sa liberté. Comme l'avaient compris les Anciens, l'on est responsable de la défense de sa patrie, car sans elle nous ne serions pas libres – nous ne serions pas tout simplement. On la défend, car en ce faisant l'on défend à la fois sa liberté et la liberté de tous.

Enfin, défendre le service militaire, au nom de l'idéal antique de liberté, ne doit pas amener à négliger la réflexion quant à la forme même des institutions. Il est évident qu'un service militaire dans une armée centralisée et aux mains des puissances dominantes (bureaucratie, bourgeoisie, hauts-gradés militaires, etc.) ne peut que s'opposer à tout idéal révolutionnaire, à toute idée de société socialiste. Mais y réfléchir, c'est déjà admettre son existence. Une armée socialiste pourrait être une armée composée de milices disposées géographiquement selon des unités administratives locales, et ce afin d'enraciner l'armée dans la vie populaire. A une telle armée de milices, il est possible de rajouter des méthodes d'élections des supérieurs, afin que la base puisse exercer un contrôle sur ses dirigeants, bien trop souvent irresponsables et dénués de toute conscience pour la « chair à canon » dont elle ne connait rien. De nombreuses guerres eurent été évitées si le peuple avait eu son mot à dire.

On ne saurait trop rappeler que les épisodes de l'histoire où des contingents armées se sont montrés plus cléments, voire fraternels avec la population attaquée, sont généralement liés à une proximité entre les soldats et les classes populaires (qui pourrait croire que tel villageois, devenu soldat, irait ensuite tirer sur des travailleurs du même village, par exemple ?). A l'inverse, la perte d'empathie et la brutalité vont croissantes proportionnellement à la distance entre l'attaquant et l'attaqué : ainsi, les colons pouvaient être d'une brutalité sans nom, comme le rappelle Léon Bloy (5) – et ce n'est pas pour rien que les Versaillais, afin d'éviter une seconde mutinerie et un second ralliement aux communards des forces armées, envoyèrent des troupes de soldats étrangers à Paris et donc aux parisiens. Le service militaire a sans doute joué lui-même dans le ralliement de l'armée aux insurgés tunisiens.

La Monarchie, comme son héritière la société de consommation libérale, a besoin de sujets et par conséquence d'une armée professionnelle – si ce n'est de mercenaires (et la guerre d'Irak a montré ô combien ceci était vrai, dans la mesure où l'on y assista à une privatisation ubuesque des forces armées sur place). Conférer au peuple les charges de la défense, c'est déjà lui attribuer trop de liberté. La République a besoin de citoyens autonomes, responsables et capables de mettre leur vie en jeux pour la sauver : son modèle d'armée est donc la conscription. Le service militaire, c'est rétablir le lien entre la nation et l'armée, c'est revaloriser le lien entre l'individu et son collectif, c'est enfin affirmer haut et fort la souveraineté populaire. Voilà pourquoi il est nécessaire de le remettre en place, contre le recrutement de dégénérés, contre l'autonomisation de cette « Grande Muette » et contre la promotion des inégalités sociales qu'implique forcément sa professionnalisation.
 

(1) L'individu et la guerre , du chevalier Bayard au soldat inconnu, éditions Belin, p.19.

(2) « Les machines (...) ont transformé les conditions de vie plus profondément en cent ans que six mille années ne l’avaient vu faire. Mais du même coup nous sommes passés sous leur dépendance (...) Tandis que le machinisme coule en ce moule nouveau l’activité des humains, l’ordre militaire en reçoit la même empreinte (...) Les conditions modernes de l’action militaire réclament donc des guerriers une habileté technique croissante. Ce matériel, que la force des choses introduit dans les rangs, exige le don, le goût, l’habitude de le servir. Il y a là une conséquence de l’évolution, inéluctable, au même titre que la disparition des chandelles ou la fin des cadrans solaires. Voici donc venu le temps des soldats d’élite et des équipes sélectionnées. » L'armée de métier, cité dans Sous le soleil de l'innovation, rien de nouveau, Pièces et Main d'Oeuvre.

(3) http://www.atlantico.fr/decryptage/armee-americaine-infiltree-neo-nazis-et-membres-gangs-584978.html

(4) Qui disait dans L'Art de la guerre « la discipline militaire s'étant tout à fait corrompue et entièrement écartée des règles anciennes, il en est résulté ces funestes opinions qui répandent partout la haine pour les militaires et l'aversion pour leur commerce », cité dans L'individu et la guerre, p.18.

(5) « Il y a des moments où ce qui se passe est à faire vomir les volcans. On l’a vu, à la Martinique, l’année dernière. Seulement le progrès de la science empêche de comprendre et les horreurs ne s’arrêtent pas une seule minute. Pour ne parler que des colonies françaises, quelle clameur, si les victimes pouvaient crier! Quels rugissements, venus d’Algérie et de Tunisie, favorisées, à cette heure, de la carcasse du Président de notre aimable République! Quels sanglots de Madagascar et de la Nouvelle-Calédonie, de la Cochinchine et du Tonkin!

Pour si peu qu’on soit dans la tradition apostolique de Christophe Colomb, où est le moyen d’offrir autre chose qu’une volée de mitraille aux équarrisseurs d’indigènes, incapables, en France, de saigner le moindre cochon, mais qui, devenus magistrats ou sergents-majors dans les districts fort lointains, écartèlent tranquillement des hommes, les dépècent, les grillent vivants, les donnent en pâture aux fourmis rouges, leur infligent des tourments qui n’ont pas de nom, pour les punir d’avoir hésité à livrer leurs femmes ou leurs derniers sous!

Et cela, c’est archi-banal, connu de tout le monde et les démons qui font cela sont de fort honnêtes gens qu’on décore de la Légion d’honneur et qui n’ont pas même besoin d’hypocrisie. Revenus avec d’aimables profits, quelquefois avec une grosse fortune, accompagnés d’une longue rigole de sang noir qui coule derrière eux ou à côté d’eux, dans l’Invisible – éternellement – ; ils ont écrasé tout au plus quelques punaises dans de mauvais gîtes, comme il arrive à tout conquérant, et les belles mamans, égoïstes, leur mijoteront des vierges. » « Jésus-Christ aux colonies », in L'Assiette au Beurre, le 9 mai 1903

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