mardi 30 décembre 2014

« Icare » de Yukio Mishima

« Ainsi, serait-ce donc que j'appartiens aux
cieux ?
Pourquoi, sinon, faudrait-il que les cieux
Me fixent obstinément de leur regard d'azur,
M'attirant sans répit, et mon esprit, plus haut
Toujours plus haut, m'absorbant dans le ciel,
Sans cesse m'entraînant tout là-haut
Vers de lointains sommets, loin au-dessus des
hommes ?
Pourquoi, quand ont été strictement calculés
L'équilibre et le vol au mieux de la raison,
Pour bannir l'élément échappant à la norme,
Pourquoi, même en ce cas, l'élan vers les
sommets
Doit-il paraître, en soi, côtoyer la folie ?

Car il n'est rien qui puisse me satisfaire ;
La nouveauté, sur terre, est si tôt défraîchie ;
Je me sens aspiré sans cesse vers le haut, plus
détaché,
Proche de plus en plus de la splendeur solaire.
Pourquoi me brûlent-ils ces rayons de raison,
Ces rayons de raison pourquoi m'ont-ils
détruit ?
Villages vus d'en haut et cours d'eau sinueux,
Je les supporte enfin quand je m'éloigne d'eux.
Pourquoi plaider ainsi, consentir, me tenter
De promesses qu'en le voyant ainsi, en bas, à
l'horizon,
Je puis aimer l'humain
Bien que le but, jamais, n'eût pu être l'amour
Ni, s'il avait été, jamais je n'aurais pu
Appartenir aux cieux ?

Je n'ai pas, à l'oiseau, envié sa liberté
Ni, non plus, convoité l'aise de la nature,
Rien ne m'a entraîné que l'étrange désir
De monter toujours plus, plus proche et de
plonger
Au profond du ciel bleu, si contraire
Aux joies sensuelles des organes, si loin
Des plaisirs d'un esprit supérieur,
Rien que plus haut, toujours plus haut
Et, peut-être, ébloui, vertige incandescent
De mes ailes de cire.

Ou est-ce qu'après tout
J'appartiens à la terre ?
Sinon pourquoi faudrait-il que la terre
Mît tant de hâte à circonscrire ma chute ?
N'accordant nul espace à penser ou sentir,
Pourquoi la terre indolente, si molle
M'accueillit-elle ainsi comme un choc sur l'acier ?
En placage d'acier la terre molle s'est-elle
changée
Juste pour me montrer ma mollesse à
moi-même ?
Afin que la nature puisse me faire entendre
Que tomber, non voler, est dans l'ordre des choses,
De loin plus naturel que passion éthérée ?
Dès lors, l'azur du ciel serait-il donc un rêve ?
Et l'a-t-elle inventé la terre où j'appartenais
Pour l'éphémère ivresse que, chauffée à blanc,
A connue un instant la cire de mes ailes ?
Les cieux furent-ils complices de cette punition ?
De me punir pour ne pas croire en moi
Ou pour y croire trop ;
Impatient de savoir où était l'allégeance
Ou, d'orgueil, présumant
Déjà de n'avoir plus nulle chose à apprendre ;
Pour vouloir m'envoler
Vers l'inconnu
Ou le connu :
Tous les deux, bleu azur, unique grain d'idée. »

Extrait de Le soleil et l'acier, éditions Gallimard.

lundi 8 décembre 2014

Empêcher de travailler est inhérent au droit de grève !

Les remises en question perpétuelles des grévistes qui soi-disant empêchent les autres de travailler commencent à devenir sérieusement agaçantes... Certes ce texte ne fera que participer aux ineffables discussions de salon, dont les considérations sont totalement éloignées du réel des travailleurs, mais il n'empêche, ce travail de déconstruction doit être réalisé. Les piquets de grève, comme le droit d'occupation et de contrainte, sont inhérents au droit de grève. Vouloir ce dernier, c'est accepter les premiers, et une posture cohérente ne peut qu'opter entre la dichotomie : interdiction de la grève, ou permission des mesures de limitation des actions individuelles. C'est le libéralisme, fortement teinté d'une vision individualiste de la société (« Il n'y a pas de société, il n'y a que des individus et des familles » disait Thatcher), qui fait que certaines personnes refusent de voir que la société est un tout, un système dans lequel des rapports de force viennent entrer en collision avec les principes abstraits de liberté individuelle.

Pourquoi le piquet de grève, en réalité le droit de contrainte, est-il nécessaire ? Édouard Berth, syndicaliste révolutionnaire dans les années 30, en parlait déjà très bien de son temps : « Sorel rappelle un arrêt du juge américain Jenkins du 22 décembre 1893 : "Si l’on n’empêche […], par des mesures coercitives, l’employeur de se procurer des hommes qui remplacent ceux qui ont cessé de travailler, une grève est une arme de paille. À mon sens, il faudrait définir une grève ainsi : un effort combiné des ouvriers pour forcer l’employeur à faire droit à leurs demandes, en l’empêchant d’exploiter son industrie, jusqu’à ce qu’il se soit soumis." Comme l’observait Proudhon en 1864, une grève exige l’unanimité des travailleurs de l’usine ; cette unanimité peut être entièrement volontaire ou imposée par la collectivité ; c’est évidemment sur cette seconde hypothèse qu’il convient de raisonner. Pour que la grève parvienne à empêcher les chefs d’industrie de travailler, il faut que les grévistes puissent établir une police privée, faire des manifestations destinées à intimider la population, l’autorité et les camarades qui se montrent rebelles, menacer ceux-ci de boycottage. » (« La nouvelle tactique syndicaliste : l'occupation des usines »)

De fait, si l'on ne peut contraindre physiquement d'autres personnes afin d'obtenir des concessions du patronat et de l'État (voire plus, pour ceux qui comme moi désirent un jour la fin du capitalisme), le droit de grève, qui est un droit démocratique, n'a plus aucun sens. Dans la lutte contre le patronat, ce dernier dispose d'armes légales que n'a pas l'ouvrier (comme la protection de son droit de propriété), mais aussi de ressources financières extraordinaires. Il n'y a donc pas d'équivalence entre l'un et l'autre parti : le plus fort est de base le patronat. Il est donc normal que pour renverser ce rapport de force, les travailleurs doivent user de stratagèmes différents. La contrainte des autres travailleurs qui refusent en est une, car si l'individualisme est un luxe que peuvent se permettre les bourgeois, les travailleurs eux n'ont pour force que leur sens collectif. Les travailleurs qui refusent de se plier au collectif sont donc un danger pour la bataille que mènent les travailleurs (qui est une bataille pour des enjeux collectifs). La grève est une guerre sociale, et « les barricades n'ont que deux côtés » (Elsa Triolet). La neutralité dans ce contexte n'a pas cours. Comme le disait Chateaubriand : « La neutralité qui permet tout est une neutralité marchande, vénale, intéressée : quand les parties belligérantes sont inégales en puissance, cette neutralité, véritable dérision, est une hostilité pour la partie faible, comme elle est une connivence avec la partie forte. Mieux vaudrait se joindre franchement à l'oppresseur contre l'opprimé, car du moins on n'ajouterait pas l'hypocrisie à l'injustice. »

Réclamer le droit de travailler pour tous, dans l'optique capitaliste libérale, c'est non pas permettre à tous d'avoir un travail décent, mais bien favoriser les travailleurs qui obéissent aux patrons et aux diktats du Capital. Cependant, réclamer une liberté individuelle pour cette action, c'est être aveugle au fait qu'une société est un tout. C'est donc ne pas voir que si des personnes décident de travailler, la conséquence sur la société est une pression encore plus forte sur ceux qui refusent. Ainsi, les patrons, outre le droit de classe qui les favorise dans la lutte, ont un moyen de pression redoutable et insidieux contre les grévistes : ils peuvent privilégier ceux qui travaillent contre ceux qui ne le font pas. De nombreuses entreprises sanctionnent ceux qui font la grève, encore aujourd'hui, qu'il s'agisse de nuire durant le travail, de favoriser un licenciement, ou tout simplement de ne pas engager. Laisser certains travailler, c'est en conséquence mettre en danger la vie de travail future de celui qui fait grève. Par ailleurs, si demain la loi permet à tous les employeurs de faire travailler leurs employés tous les dimanches, les travailleurs qui voudraient « librement et en conscience » ne pas travailler le dimanche seraient tout de suite handicapés sur le marché de travail. Ils seraient dès lors forcés de travailler PAR LA FORCE DES CHOSES (qui est la force des capitalistes, du fait de la configuration actuelle de la société). C'est là où la fausseté de la liberté de conscience et de choix abstraite se révèle au grand jour. Elle ne peut dans les faits s'extraire des phénomènes qui régissent la société réelle.

Il faut une fois pour toute se départir du mythe de la neutralité du gouvernement et de l'État. Ces derniers ne se sont jamais préoccupés du sort des plus démunis, si ce n'est lorsque ceux-ci se sont révoltés. Et la révolte ne se fait pas, hélas, avec des pincettes. Elle ne se fait pas non plus à l'aide d'une poussière d'individus atomisés, qui ne reconnaissent pas l'existence d'un intérêt commun, supérieur à la somme de leur partie (et donc un collectif). Cela ne fonctionne pas comme ça. Et si la grève choque tant que ça certains esprits, c'est parce qu'elle vient justement remettre en cause cette idée très libérale d'un individu isolé et totalement autonome. Le collectif existe aussi, et ce n'est que lui qui fait avancer l'histoire. Les réformes qui ont amené le suffrage universel, l'éducation publique généralisée, les droits des femmes et j'en passe, ne seraient jamais passées si l'on avait attendu que tout le monde adhère, avec une conscience pure et une réflexion longue. Il a fallu à un moment qu'une fraction plus consciente tente de réveiller l'immense masse de personnes indécises, et s'oppose à la minorité proprement réactionnaire – ces « jaunes » qui prennent le parti de ceux qui détiennent le pouvoir, voire s'en prennent physiquement aux autres travailleurs, tout en bénéficiant des acquis de la lutte.

samedi 6 décembre 2014

Miguel Abensour sur le concept de « société civile » et la politique comme liberté

« Michel Enaudeau : Il y a dans l'humeur politique contemporaine un appel, un recours à la société civile, sans trop d'ailleurs préciser ce qu'on entend par là, comme si la société civile avait pour tâche de desserrer l'étau de l'État.

Miguel Abensour : Particulièrement irritante dans cette opposition entre société civile et État est sa tendance à mettre du côté de la société civile tout ce qui n'est pas politique, par exemple, il y a quelques années, la candidature éventuelle du patron de Peugeot à la présidence de la République. "Homme de la société civile", son principal mérite aurait été d'être étranger au monde politique. Cette manoeuvre est d'autant plus irritante qu'elle repose sur une ignorance de l'histoire du terme "société civile". Aux XVIIe et XVIIIe siècles, société civile voulait dire communauté politique et ce n'est qu'avec Hegel que la signification économique l'a emporté, au point de décrire la société civile comme le lieu de tous les conflits, de la guerre de tous contre tous, en laissant à l'État la tâche de surmonter ces conflits et de faire advenir un ordre unificateur et intégrateur, bref de construire une totalité. Or, l'acception contemporaine de la société civile comme société apolitique, loin de la politique, fonctionne comme s'il s'agissait en réalité de conjurer une autre opposition possible et redoutable, celle d'une communauté politique opposée à l'État, c'est-à-dire une communauté qui concevrait et pratiquerait la politique sous une autre forme que l'État.

ME : La conception de la société civile, dans l'air du temps, fait donc bon marché de la conception philosophique de la société civile.

MA : Beaucoup d'implicite, beaucoup de pensées confuses et obscures habitent la notion contemporaine de société civile. Ainsi, l'idée que la politique c'est le mal, que la politique entretien un rapport nécessaire au mal. Derrière cette hantise, on trouve, outre un retour à certaines tendances du christianisme, une grave mésinterprétation de la domination totalitaire présentée comme un excès de la politique, comme une excroissance monstrueuse de la politique. Avec une telle vision du totalitarisme, on peut comprendre que ses adeptes envisagent la sortie du totalitarisme comme une fuite nécessaire dans l'éthique, à distance de la politique, ou même dans l'esthétique. Or, la domination totalitaire, loin d'être excès de la politique, en est la destruction systématique jusqu'à porter atteinte à la condition politique des hommes et la détruire à tout jamais. Il est évident que si l'on accepte cette dernière interprétation, la sortie du totalitarisme prendra une tout autre signification : il importe au contraire de redécouvrir la politique refoulée, occultée par le monde totalitaire, de reconstruire la politique en sachant que c'est en la réinstaurant et en la pratiquant que l'on peut retrouver l'expérience de la liberté qui en fait le prix. »

Miguel Abensour, La communauté politique des « tous uns », entretien avec Michel Enaudeau, éditions Les Belles Lettres, pp.98-100.


PROLONGEMENTS :

samedi 22 novembre 2014

« L'expérience prolétarienne » de Claude Lefort – Extrait

« Il n’y a guère formule de Marx plus rabâchée : "l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes". Pourtant celle-ci n’a rien perdu de son caractère explosif. Les hommes n’ont pas fini d’en fournir le commentaire pratique, les théories des mystificateurs de ruser avec son sens ni de lui substituer de plus rassurantes vérités. Faut-il admettre que l’histoire se définit tout entière par la lutte de classes ; aujourd’hui tout entière par la lutte du prolétariat contre les classes qui l’exploitent ; que la créativité de l’histoire et la créativité du prolétariat, dans la société actuelle sont une seule et même chose ? Sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté chez Marx : "De tous les instruments de production, écrit-il, le plus grand pouvoir productif c’est la classe révolutionnaire elle-même" (1). Mais plutôt que de tout subordonner à ce grand pouvoir productif, d’interpréter la marche de la société d’après la marche de la classe révolutionnaire, le pseudo-marxisme en tous genres juge plus commode d’assurer l’histoire sur une base moins mouvante. Il convertit la théorie de la lutte des classes en une science purement économique, prétend établir des lois à l’image des lois de la physique classique, déduit la superstructure et fourre dans ce chapitre avec les phénomènes proprement idéologiques, le comportement des classes.

Le prolétariat et la bourgeoisie, dit-on, ne sont que des "personnifications de catégories économiques" – l’expression est dans le Capital — le premier celle du travail salarié, la seconde celle du capital. Leur lutte n’est donc que le reflet d’un conflit objectif, celui qui se produit à des périodes données entre l’essor des forces productives et les rapports de production existants. Comme ce conflit résulte lui-même du développement des forces productives, l’histoire se trouve pour l’essentiel réduite à ce développement, insensiblement transformée en un épisode particulier de l’évolution de la nature. En même temps qu’on escamote le rôle propre des classes, on escamote celui des hommes. Certes, cette théorie ne dispense pas de s’intéresser au développement du prolétariat ; mais l’on ne retient alors que des caractéristiques objectives, son extension, sa densité, sa concentration ; au mieux; on les met en relation avec les grandes manifestations du mouvement ouvrier ; le prolétariat est traité comme une masse, inconsciente et indifférenciée dont on surveille l’évolution naturelle. Quant aux épisodes de sa lutte permanente contre l’exploitation, quant aux actions révolutionnaires et aux multiples expressions idéologiques qui les ont accompagnées, ils ne composent pas l’histoire réelle de la classe, mais un accompagnement de sa fonction économique.

vendredi 7 novembre 2014

Ne pas jeter la première pierre sur les lanceurs de pavés

Si on ne saurait insulter tous les dockers qui ont acculé les policiers lors de la manifestation du 6 novembre 2014 d'adhésion au néo-nazisme, un article récent de La Libre, grâce notamment aux constatations de l'observatoire belge de l'extrême-droite Résistances, éclaire un peu le comportement inutilement délictuel et par moments proprement xénophobe de petits cons qui à défaut de jeter de l'huile sur le feu, ont provoqué des incendies et des tabassages ayant souillé une manifestation qui se voulait populaire et relativement calme.

Je ne suis cependant pas de ceux qui jetteront la première pierre sur ceux qui ont lancé les pavés. C'est l'occasion pour moi de rappeler quelques faits de base. Nos sociétés de service ne sont plus habituées à la violence. Vivant dans des mondes virtuels, dans des travails de plus en plus dématérialisés et qui impliquent de moins en moins l'utilisation de son corps, l'apparition de la violence apparait aux yeux des contemporains bourgeois comme une infraction quasi-sacrilège de la réalité dans un monde d'images. Qu'on se rappelle le bon mot de Georges Sorel, auteur des Réflexions sur la violence : « Aux yeux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l’idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix ; après eux le déluge. »


mardi 21 octobre 2014

Manuel de l'anti-tourisme – Extraits

« Le vrai voyage n'est-il pas dans l'aller simple ? Se laisser embarquer au gré des routes terrestres, ferroviaires, maritimes, bifurquer lorsqu'on ne s'y attend pas. Eloge de la lenteur. Bonheur ineffable de se trouver en transit en mouvement, entre deux points. Eprouver physiquement la distance, découvrir l'entre-deux, se retrouver à Pétaouchnock... »

« Une faible proportion de personnes dans le monde dispose de smoyens d'être des touristes. Comme l'automobiliste (80% de la population mondiale n'utilise pas encore de voiture), le touriste est un marginal destructeur. Loin d'être si généralisé que cela, le tourisme apparaît donc bien comme la pratique de celles et ceux qui disposent de suffisamment de ressources économiques pour jouir du monde sans entraves. Il est le luxe d'un minorité dont l'impact concerne une majorité, parce que cette minorité tente d'aller partout et que partout on cherche à attirer son pouvoir d'achat. Son pouvoir d'achat plutôt que sa bonne mine, n'en déplaise aux idéalistes. »

« L'un des paradoxes du tourisme d'aujourd'hui est de tuer ce dont il vit, en véritable parasite mondophage. Celui-ci préfère le divertissement à la diversité ; le premier est en effet plus confortable car il ne remet rien en cause. Ainsi le touriste déclare son amour à cette planète dans ses moindres recoins, et, ce faisant, il contribue à l'épuiser impitoyablement. »

« Voyage, vous avez dit voyage ? Mais que reste-t-il des liens entre tourisme et voyage, justement ? Le tourisme est un phénomène si général, si répandu, et nos voyages se voudraient si exceptionnels, si merveilleux, que ce désir voyageur s'affronte à la réalité touristique, qui banalise la pérégrination, lui ôtant son mystère, son goût de l'aventure, son opacité même. L'imaginaire aussi est touché.

Le voyageur recherche l'autre, l'ailleurs "authentique", "inviolé" de ses semblables, comme l'indique la quête de lieux de plus en plus éloignés... Et ses semblables sont partout, lui renvoyant sa propre image, même au bout du monde. Un comble !

Est-ce encore possible de s'oublier et d'oublier ses repères culturels, de sortir de ses familiarités, de devenir autre parmi cette ressemblance qui saute au visage ? »

« [La vision faussement idéaliste et exagérément optimiste du tourisme] passe sous silence ses "effets secondaires", comme l'augmentation du coût de l'immobilier, qui installe une forme de concurrence de pouvoir d'achat entre la population locale et les "autres", comme les résidents d'agrément. On assiste aussi à la prolifération des résidences secondaires qui tue la vie locale en occupant l'espace sans réellement l'animer. Il faut encore pointer les conflits d'usages, comme dans cette vallée du nord de l'Ardèche où l'été les éleveurs se plaignent du captage des ruisseaux par les propriétaires de gîtes, pour remplir les piscines et les baignoires des estivants. Or l'eau devient rare certains étés. Ceci n'est pas sans lien avec la fin des activités traditionnelles désormais remplacées par un folklore sans âme faisant la promotion des clichés faciles. C'est étonnant comme la quête touristique du terroir et de ses produits a lieu au moment où il devient de plus en plus difficile pour les "autochtones" de vivre dudit terroir. »

Rodolphe Christin, Manuel de l'anti-tourisme, éditions écosociété.

Lire par ailleurs mon article pour VDN «Derrière l’"authentique", la folklorisation et l’uniformisation du monde ? ».

dimanche 5 octobre 2014

Le cheval de Péguy. Un mystère. – Extraits

Très agréable découverte que cet opuscule sur Charles Péguy, rédigé par un auteur dont le nom – Jean-Luc Seigle – n'est pas sans rappeler les origines populaires, rurales de ce premier. L'auteur, sans expertise ni ésotérisme, mais avec la rigueur et le goût du travail bien fait, parle de son Péguy. Un Péguy de profane, mais un Péguy ami et avec un air de famille ancestral – on croirait lire un texte écrit des deux siècles comme on écrit avec deux mains : une plume tenue par le XIXe et une autre par le XXIe. Seigle décrit à travers ce poète paysan le peuple de France, et vice-versa. Randonnée dont les chemins nous mènent aux personnages principaux de la vie de cet écrivain français au parcours si particulier : sa mère, son meilleur ami Marcel et Jeanne d'Arc. Un questionnement récurrent, à l'allure paradoxal de prime abord : quel est le nom du cheval de la pucelle d'Orléans ? Interrogation à l'apparence insoluble, et pourtant la réponse est là. Le cheval de Jeanne n'a pas de nom, car il s'agit du peuple de France. Le peuple des pauvres, des pauvres créateurs de vertu, pauvres qui soutinrent la visionnaire contre les Rois et l'Église. Extraits d'un ouvrage à lire, que l'on soit passionné de Péguy ou non.

*     *     *

« La poésie il la connaissait sans savoir que c'était de la poésie. La poésie est d'avant sa naissance. Partout. C'est qu'elle remonte du Moyen Âge cette poésie-là. Elle est d'une antiquité visible dans la maison des rempailleuses. Elle est une éternité qui abolit le temps au point de rapprocher le temps de Jeanne de son temps à lui. La même poésie dans le four à pain, dans la croûte du pain bien cuit sur la table, dans les bols de soupe qui fument. Elle est dans le feu, dans l'âtre, dans les chaises qu'il faut rempailler, dans le mouvement de la faux, dans le silence de la faux qui coupe la luzerne et le blé, dans les labours et les chevaux de trait qui peinent comme ils peinaient au temps de Jeanne. La poésie est dans le biniou qui joue les mêmes ritournelles ; elle fait toujours danser et taper les sabots sur la même terre battue, qui à force d'être battue par les sabots depuis des siècles ne se soulève plus. C'est la seule différence avec le temps de Jeanne. Sinon, la poésie est toujours une respiration de tous les jours, elle est aussi dans les mains abîmées de sa mère, dans les jupes longues et noires de sa mère, dans ses cheveux fatigués ; la poésie est dans le rempaillage des chaises que sa mère et sa grand-mère rempaillent, dans la vieillerie de sa grand-mère qui a des mains d'homme. La poésie a des mains d'homme. » (p. 30)


vendredi 19 septembre 2014

Note sur l'Irak du 19 septembre 2014



Les conséquences livides et terribles de la montée croissante de mouvements islamistes fanatisés... Les Kurdes, chassés sans merci par l'État Islamique « En vingt-cinq ans de reportages, de guerres et de crises internationales, je ne me souviens pas avoir vu des regards aussi vides que celui des Yézidis qui affluent aujourd'hui dans le Kurdistan irakien, logeant sous les arbres, le long des routes, dans des camps de toile ou des immeubles abandonnés. C'est le regard des hommes qui m'a le plus frappé – un regard fixe, si transparent que l'on croit entrer dans l'âme de celui qu'on regarde. » (http://www.lalibre.be/actu/international/de-retour-d-irak-je-ne-me-souviens-pas-avoir-vu-des-regards-aussi-vides-5416b148357030e610402b42). Un mal qui s'avance avec l'assurance d'une meute disciplinée. Et pourtant, serait-on arrivé à ce niveau de barbarie si la nation pieuse des Etats-Unis d'Amérique n'avait pas décidé de plonger son museau dans les affaires irakiennes ? Comme de si nombreuses autres interventions impérialistes depuis le début du troisième millénaire, cette attaque menée de manière finaude au nom des droits de l'homme, de la démocratie et de tous ces mots désormais creux a permis à l'Irak d'imploser et d'être victime de théocrates armés. Les premières victimes, comme d'habitude, sont les femmes et les minorités.

Comme l'a bien montré Naomi Klein dans la « shock doctrine » (https://www.youtube.com/watch?v=hA736oK9FPg), les Américains, après y avoir privatisé radicalement leurs forces militaires, ont pu y exploiter la région et y placer un gouvernement fantoche, prétendumment démocratique mais surtout férocement libéral. Après la chute du dictateur Hussein, le niveau d'éducation et de vie ont drastiquement chuté, et l'Etat irakien s'est décomposé. Et que font maintenant les Américains ? Ils bombardent à nouveau. Comme un docteur appelé à la rescousse d'un malade qu'il aurait empoisonné lui-même. Mais cette fois-ci, les bonshommes comiquement médiocres à la tête de la France se joignent à la partie. Quelle est la prochaine étape ? Une énième intervention, au sol désormais, de l'armée américaine, voulue par de nombreux faucons (dont le
chef du comité d'état-major des armées des USA Martin Dempsey ), et qu'Obama devra probablement tôt ou tard leur concéder (http://fr.ria.ru/presse_russe/20140918/202462809.html).

Le chercheur Karim Emile Bitar à l'IRIS rappelle justement que « Pour le moment, cette intervention bénéficie d’un large soutien dans l’opinion mais on va vite se rendre compte qu’il va y avoir non seulement des conséquences inattendues mais qu’on risque peut-être d’aggraver le problème politique et d’accélérer la dislocation de l’Irak » (http://www.rfi.fr/moyen-orient/2min/20140919-armee-france-frappes-guerre-etat-islamique-jihadiste-ei-irak-coalition-etats-u/). Et comment douter des bénéfices à long terme pour les groupes islamistes que la disparition, ou la corrosion de l'État irakien engendrerait ? Ils auraient en face d'eux une aire disloquée, sans tête unificatrice et centrale, avec des ennemis séparés les uns des autres. Un avantage certain pour des techno-djihadistes, solidement armés et organisés militairement « à la fasciste » (rien à voir avec des fanatiques un peu cons et amateurs de bombes artisanales).

Rappelons ces phrases du père Gabriel Toma, figure majeure des catholiques chaldéens d'Irak : « Depuis 2003, il n'y pas eu un seul jour de paix. Le sang n'a pas cessé depuis de couler et la force est le seul langage que l'on connaisse depuis l'intervention américaine. Le régime qui a été installé à Bagdad est une farce et n'est que mensonge. La liberté promise est fausse. La démocratie l'est tout autant. La capitale n'a été que le lieu de tractations entre des chefs de bandes.
[...]
Je dis que, en effet, la politique menée par les Etats-Unis en Irak a conduit à monter les communautés les unes contre les autres pour parvenir à leurs fins. Mais ici, les équilibres sont très anciens et fragiles, ils ont privilégié une stratégie à très court terme, et maintenant, le pays est dans un chaos indescriptible. Nous, chrétiens, pouvions vivre sous le régime de Saddam Hussein, ce n'est plus le cas aujourd'hui.
» (http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/18/nous-chretiens-pouvions-vivre-sous-le-regime-de-saddam-hussein_4472809_3218.html)

jeudi 11 septembre 2014

Le legs d'un homme condamné – texte pour les 40 ans de la mort de Salvador Allende

« Il y a deux langages au Chili, mais aussi deux pays : celui des vainqueurs qui ont tiré bénéfice d’un pays en foulant aux pieds tous les droits syndicaux et sociaux un pays où le soupçon et le mouchardage suffisaient pour avilir, emprisonner, assassiner, exiler ou se sont contentés de miettes en échange de la possibilité de caqueter des euphémismes tels que régime militaire, excès, autoritarisme et, dans le plus lamentable des cas, de jouer les prophètes ayant prédit la cassure institutionnelle du gouvernement d’Allende. L’autre Chili est celui des perdants, [...] le Chili de ceux qui osèrent rêver leur petite révolution, et l’ont payé très cher, mais dont les survivants continuent à rêver d’une justice sans euphémismes, du droit d’appeler pain le pain et vin le vin. »
Luis Sepúlveda


Le 11 septembre 1973, un homme est mort, retranché dans son bureau. Salvador Allende Gossens, président chilien, subit les assauts inlassables d'une armée parjure et félonne : les obus éclatent, les munitions jalonnent un sol qui lui semble se dérober à ses pas. Il vit ses derniers instants. Quelles pensées traversent sa tête à ce moment-là ? Nous n'en savons rien, tout juste pouvons-nous supputer qu'elles allaient à ses proches, dans un élan d'intimité qui ne concerne plus que ces derniers. Nous ne connaissons que l'homme public, l'homme de l'action politique ; soyons modestes et contentons-nous en. Car en l'occurrence, nous savons à qui sa parole publique s'adressait, au moment fatidique : « Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! ». Cerné par l'armée d'un futur tyran, sorte de rencontre entre Brutus et Judas et militaire ayant trahi à la fois son peuple et son ami – c'est Allende qui nomma Pinochet commandant en chef de l'armée –, ce bon vivant au regard paisible, docteur issu de la grande bourgeoisie, dans une décision ultime, opta pour le suicide héroïque. Né Chilien, il mourut en Romain, une balle du kalachnikov offert par Fidel dans la tête. Nous célébrons ce 11 septembre 2013 le quarantenaire de ce décès, qui laissa une trace indélébile sur l'histoire du Chili, de l'Amérique latine et du monde entier.

Mais qu'en tirer comme leçons ? Quel regard porter sur cet évènement tragique ? Les hommes aiment les idoles, ils les mettent sur un piédestal, bien souvent pour mieux les enterrer. Il y a l'homme, et il y a la légende, et si la gauche aime les héros sacrificiels – de Jaurès à Gramsci – une histoire vivante ne saurait s'épargner le devoir de critique qu'implique toute figure majeure. Salvador Allende mérite mieux que les encens et les hosties : sa mémoire demande un respect critique. Il faut se souvenir pour mieux agir, car aujourd'hui encore toute sa politique peut nous apprendre sur le devenir de l'idéal socialiste. Et tout d'abord par le caractère exceptionnel de son socialisme. Dans une région tourmentée par les guerres civiles et la main invisible – tant du marché que de la CIA américaine – le gouvernement d'Unité Populaire dirigé par Allende choisit avec énormément de courage une voie de changement pacifique et démocratique. Oh !... Cela peut paraître anodin à nos yeux d'Occidentaux, et plus particulièrement aux jeunes générations qui n'ont vécu ni guerre ni révolution, mais dans le contexte de guerre froide où les USA, l'URSS et le grand frère cubain lorgnaient tous sur ce pays, ce fut une prise de risque décisive. Le socialisme chilien entra dans le XXe siècle écartelé entre le modèle capitaliste libéral en voie d'hégémonie – le laisser-fairisme qui produisit ces sombres Chicago boys – et la voie marxiste-léniniste d'une dictature de parti unique. Salvador Allende, conscient des enjeux qu'impliquait son élection, se lança contre toute attente dans une troisième voie, qu'il désigna par le socialisme libertaire, démocratique et pluripartite (discours du 21 mai 1971).

A cela s'ajoute un élément crucial, qui explique en partie le succès relatif de ce socialisme. L'Unité Populaire put vaincre momentanément ses adversaires grâce à un appuis solide de mouvements populaires. Je me souviens encore de ces images de stades de foot remplis par des personnes de toutes origines sociales, bondés de travailleurs venus faire de la politique... Allende remplit les stades de citoyens quand Pinochet les remplit de prisonniers ! C'est aussi cela qu'il faut prendre en considération : le président Allende avait compris qu'une victoire purement électorale était une illusion, une victoire virtuelle. Sans troupes pour le défendre, sans un appuis populaire, le socialisme ne pouvait triompher. Depuis les comités d'Unité Populaire qui précédèrent les élections de 1970 jusqu'aux « cordons industriels » – réminiscences des soviets autogérés qui s'établirent en réaction aux manoeuvres opérées par les milieux de droite après octobre 1972 (boycotts et lock-out patronaux, indépendants et camionneurs en grève,...) – on peut ainsi observer l'importance majeure de la présence d'un peuple concerné par ses intérêts et cherchant à participer activer à la politique. Un grand homme n'existe pas sans un grand peuple. Et face à cette unité populaire se dressa une alliance terrible dans son symbolisme même. La haute hiérarchie de l'armée, de l'église catholique et du gouvernement américain, avec en clercs des évêques, des économistes et des officiers, furent vents debout contre le « péril rouge ». Chocs séculiers : laïcité contre cléricalisme, mandat populaire contre « mandat divin », président de la République contre « chef suprême de la nation », la guerre civile chilienne est symptomatique d'une lutte qui existe depuis que les petits affrontent les grands et que la liberté s'oppose à l'oppression.

Outre cet aspect politique, la force de ce gouvernement socialiste passait aussi par des mesures socio-économiques. Les petits avant tout. De nombreuses réformes furent ainsi entreprises pour venir en aide aux plus faibles et aux plus misérables. Point de justice sans justice sociale, ce docteur en savait quelque chose, et l'une des premières mesures que prit le gouvernement fut de distribuer du lait gratuit aux enfants, afin de rompre avec la malnutrition systémique touchant les enfants des plus pauvres. D'autres mesures, plus emblématiques et sans doute plus colossales, permirent à Salvador Allende et à son gouvernement d'assurer une meilleure vie à leur peuple : légalisation du divorce, extension de la sécurité sociale, nationalisations massives (et notamment des matières premières, dont le cuivre – chose que bon nombre de gouvernements actuels devraient et devront sans doute méditer), augmentation des salaires, réforme du système de santé, éducation publique renforcée, le tout en maitrisant (provisoirement certes) l'inflation. Et c'est là où ce gouvernement infligea une magistrale gifle aux détracteurs du socialisme ! Loin des billevesées colportées agressivement par une nuée de perroquets perchés sur les chaires des facultés d'économie, la justice sociale enveloppait une politique économique efficiente comme un fourreau son sabre. Réduction du chômage, réduction de l'inflation pendant la première année, permirent de témoigner du bien-fondé rationnel d'une politique de distribution des richesses.

Cependant ne nous leurrons pas. Comme toute entreprise humaine, celle d'Allende eut aussi des défauts. Notons d'emblée qu'elle débuta déjà comme une tragédie, avec un ensemble de forces vouées à déterminer la fin inéluctable du gouvernement d'Unité Populaire. Ce pouvoir eut à prendre en compte un nombre incommensurable de variables pouvant le faire échouer dans ses actions, à commencer par un tiraillement entre une gauche radicale et un centre démocrate-chrétien puissant. Comment séduire l'une et l'autre force ? La polarisation politique entraina une disparition du centre, et les démocrates-chrétiens furent poussés par la force des choses à rejoindre la droite radicale. Cette dernière mit à l'épreuve l'espoir démocratique du président, et peut-être peut on reconnaître une certaine naïveté quant à sa volonté irrémédiable de laisser agir des mouvements cherchant à déstabiliser un pouvoir pourtant légitime, au nom même de l'idéal démocratique. Enfin, comment ne pas mentionner l'erreur cruciale concernant le rapport à l'armée ? L'absence de politique militaire pour défendre le gouvernement se révéla fatale, et la mort du général loyaliste René Schneider ne permit pas un réveil des consciences. Le fait militaire, cet éternel point aveugle de la gauche.

En tout et pour tout l'aventure d'Allende dura 3 ans. 3 ans au court desquels les luttes s'enchainèrent, les espoirs roulant sur une montagne russe pour terminer en encéphalogramme plat. On ne sait que trop bien la conclusion de ce court moment d'effervescence... Des années de répression sanglante, de chasses à l'homme rouge, et la destruction systématique des acquis sociaux avec la bénédiction du gouvernement américain et des disciples de Friedman. Le mur de l'Argent fut trop fort pour les forces révolutionnaires. Qui sait ce qu'il serait advenu si ces dernières n'avaient pas perdu ? Comme le rappelait Walter Benjamin, « L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. » Et le souvenir d'Allende fut méthodiquement effacé de la conscience populaire du Chili. Fort heureusement, elle y survit encore, et réside autant dans ces étudiants mobilisés contre l'éducation néolibérale que dans ces résistants exilés. Le gouvernement de Lula s'est lui-même inspiré de l'Unité Populaire ! Non, l'héritage d'Allende n'est pas mort, et on n'enterre pas un vivant impunément. Le moment viendra où ses leçons porteront fruits. « Alors nous irons réveiller / Allende Allende Allende Allende ».

lundi 21 juillet 2014

Sur les dérapages des récentes manifestations pro-palestiniennes

À mon camarade Kévin l'impertinent qui commentait sous un article ceci :

J'ai un gros désaccord avec : « Je regrette que la gauche de la gauche, comme on dit, ayant fait du Palestinien la figure ultime du damné de la terre alors qu’il n’en est qu’une parmi tant d’autres, accepte de manifester en compagnie de femmes voilées, voire de barbus abrutis qui comparent nazis et israéliens. La religion, opium du peuple, soupir de la créature accablée par le malheur, ça ne vous dit rien les gars ? »
Parce que :
1/ Personnellement, manifester avec des femmes voilées ne me dérange pas une seule seconde.
2/ Il devrait (re)lire l'excellent « De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion » de Lénine (je rappelle que je suis religieux et pas léniniste, donc à priori pas prédestiné à être en accord avec ce texte).Extrait : « En 1874, parlant du fameux manifeste des réfugiés de la Commune, des blanquistes émigrés à Londres, Engels traite de sottise leur tapageuse déclaration de guerre à la religion ; il affirme qu'une telle déclaration de guerre est le meilleur moyen d'aviver l'intérêt pour la religion et de rendre plus difficile son dépérissement effectif. Engels impute aux blanquistes de ne pas comprendre que seule la lutte de classe des masses ouvrières, amenant les plus larges couches du prolétariat à pratiquer à fond l'action sociale, consciente et révolutionnaire, peut libérer en fait les masses opprimées du joug de la religion, et que proclamer la guerre à la religion, tâche politique du parti ouvrier, n'est qu'une phrase anarchique.

J'ai répondu ceci :

Juste une petite remarque. Le propos de Lénine – de même que celui d'Engels – est anachronique, et ne peut en aucun cas servir en ce qui concerne la situation française. Ces derniers se situaient dans un contexte où la religion structurait des liens sociaux parmi les classes travailleuses, et où elle était vécue de manière héritée et spontanée. De ce fait, les révolutionnaires intelligents ont en effet historiquement cherché à tendre la main aux catholiques (jusqu'à Thorez, qui n'était d'ailleurs ni l'un ni l'autre) de la même manière que les révolutionnaires authentiques (comme les communards) cherchèrent à s'attirer les faveurs des paysans (généralement conservateurs et attachés à l'église). Du reste, les objectifs même de Lénine ou Engels étaient clairs : la disparition de la religion – et pour les moins radicaux à ce sujet, comme Jean Jaurès, sa privatisation par la laïcité.

Aujourd'hui, nous avons affaire à une gauche de la gauche qui a une identité déstructurée, qui n'est plus globalement antireligieuse, et beaucoup moins laïque (quand bien même les individus seraient, eux, athées, cf. l'exemple de Pierre Tévanian). En outre, la religion ne structure plus comme auparavant des communautés organiques : elle est souvent vécue sur le mode du choix individuel conscient, et qui plus est elle s'attache à une histoire qui ne se veut généralement pas enracinée – c'est-à-dire qu'à l'inverse du catholicisme d'antan, national voire nationaliste, les nouvelles religiosités se veulent transnationales ou étrangères (islam des ambassades, ou des FM ; protestantisme fondamentaliste ; judaïsme sioniste ; etc.).

Les manifs pro-palestinienne sont hélas bien trop souvent désormais la démonstration de ce que je viens de décrire : l'irruption de drapeaux étrangers ou militants en faveur de groupuscules fanatiques étrangers, avec la complaisance des organisations de gauche radicale qui, on le sait depuis la SWP londonienne (suite de l'article ici), peuvent aller de la tolérance bienveillante envers l'intégrisme religieux à tout simplement sa promotion (issue de militants venus faire de l'entrisme). Combien de gens de cette fraction de la gauche n'ont-ils pas qualifié le Hamas de « résistants » ? Soutenus diverses formes de multiculturalisme ? N'attendez donc pas du Service d'Ordre une quelconque réaction : les partis politiques et les organisateurs sont tous majoritairement OK avec l'implication de groupuscules religieux d'extrême-droite, tant qu'il s'agit de l'islamisme et que cela soit au nom de la Palestine. Je me souviens d'ailleurs d'une manif pareille où le Parti de Gauche, fidèle à sa laïcité, se sépara collectivement de la manif en voyant arriver lesdits barbus.

Et Kévin, les voiles que l'on voit circuler dans ces manifs ne sont pas juste de pieuses tenues mais très souvent, voire très généralement, des symboles politiques en faveur des mouvements qui se revendiquent de la Charia (comme le Hamas, ou toute autre organisation issue des Frères Musulmans). Comme la barbe peut l'être aux yeux de ces « abrutis » qui agitent des drapeaux de l'EIIL ou du Hamas. Cette religiosité politique n'est en AUCUN CAS comparable au christianisme révolutionnaire, à la foi traditionnelle de musulmans de la première génération (ou de ces vieux catholiques qu'aimait Bernanos, ces pauvres ayant la foi que visaient Engels et Lénine) ou au judaïsme d'un Walter Benjamin. Il est plutôt de l'ordre de ce catholicisme revendicatif des phalanges chrétiennes espagnole ou libanaise, et ne concerne en aucun cas les masses religieuses des banlieues que le socialisme révolutionnaire pourrait et devrait chercher à attirer à lui. L'accepter ou même le tolérer est une faute grave pour toute organisation politique qui se veut de gauche/socialiste. Voilà pourquoi je suis entièrement d'accord avec Leroy. Si Besancenot est cohérent, il ira manifester avec les identitaires contre l'Union européenne ou avec nationaux-catholiques contre le capitalisme mondialisé, s'il faut apparemment accepter les mouvements contestataires religieux de toute origine

Je précise en revanche une chose : la criminalité des actes de guerre d'Israël (dont la récente découverte d'usage d'obus à fragmentations n'est qu'une des dernières ignominies) ne sauraient être en aucun cas assimilée à ceux des Palestiniens quand bien même le Hamas envoie en effet des missiles sur Israël. La disproportion des victimes est tout simplement assez radicale dans son absurdité que pour ne pas devoir mériter plus ample commentaire, et les statistiques ne font que constater que celles-ci sont largement et cruellement en faveur du camp palestinien en matière de pertes. Le Hamas, qui par ailleurs fut catapulté au sommet de la Palestine grâce à l'État israélien lui-même, et qui ne fait que chercher à attiser le conflit en donnant le plus d'arguments possibles au camp extrémiste adverse. La responsabilité plus grande du Likoud et du gouvernement israélien, qui possèdent un levier que n'a pas le Hamas, ne peut déresponsabiliser ce dernier. Mais il serait faux de mettre sur un même pied d'égalité l'un et l'autre parti

mardi 15 juillet 2014

L'Eurocorps, les Américains, l'armée et la lutte des classes

Voici un inquiétant article à plusieurs points de vue. Tout d'abord, le point évident : l'impérialisme effronté des Américains, encore et toujours tapis quelque part, prêts à bondir sur la moindre faille de l'Europe pour s'y insérer et commencer le long travail d'infiltration. Après l'espionnage, l'accès à nos données bancaires, la soumission des décisions économiques au FMI (possession de fait des USA) et le Grand Marché Transatlantique, les Etats-Unis veulent intégrer l'ébauche d'armée européenne. N'est-ce pas logique ? Après tout, l'Europe est toute entière vouée à la subordination coopérative aux États-Unis, comme l'atteste le fait que 22 pays de l'Union soient aussi membres de l'OTAN. Comme le TAFTA, ceci ne serait pas une rupture mais une continuation ainsi qu'une radicalisation.

Mais cependant ce n'est pas le point le plus inquiétant. L'auteur, dans son européisme béat, fait mention des activités ainsi que des échecs de cet organisme opaque et peu connu. Il fait alors acte de piété en espérant une « armée européenne », dont l'Eurocorps serait une ébauche ou une première étape. Et quand on connaît l'histoire de la construction des Etats-nations en Europe, on ne peut que frémir devant cette perspective. En effet, c'est notamment à l'aide d'une armée centralisée et appartenant tout d'abord au Roi (avant d'appartenir à la Nation) que la royauté française a pu s'imposer à la fois aux aristocrates et aux communautés locales. Et quand la modernité, avec ses révoltes et ses révolutions ouvrières, prit le pas sur l'Ancien Régime, l'armée fut l'outil principal des bourgeois afin d’assoir leur ordre sur le prolétariat. Elle fut régulièrement présente lorsque les forces de l'ordre étaient dépassées par les insurrections populaires, et fit un bain de sang en 1871 quand ses troupes versaillaises prirent d'assaut les barricades des gens du peuple. « Le bilan total de la Semaine sanglante est d'environ 20.000 victimes, sans compter 38.000 arrestations. » (Hérodote.net)

mercredi 9 juillet 2014

« L'émancipation par le crématoire » de Georges Bernanos

« Avant de quitter son poste de chef d'état-major de l'armée américaine, le général Eisenhower vient de fournir au Congrès un rapport final qui est une sorte de testament militaire. On y lit :

"Nous nous trouvons chaque jour plus exposés aux armes offensives qui seront engagées dans les guerres futures. Des millions de citadins se verront condamnés à mourir de faim en quelques semaines si le système des transports était désorganisé... Une attaque contre quelques centres d'industrie lourde suffirait à disloquer notre vie nationale."

* * *

Telle est donc l'espèce de sécurité que donne la civilisation moderne, ou du moins ce qu'il est convenu d'appeler de ce nom, et qui n'est que l'absorption de toute la civilisation humaine par la Technique. Les moyens de détruire se perfectionnent tous les jours, et le monde moderne, dans sa prodigieuse inconscience, se fait de plus en plus vulnérable. C'est qu'il ne veut connaître, en effet, que la Technique, et la Technique ne connaît que le rendement. Puisque la concentration est favorable au rendement, le monde moderne, bon gré mal gré, sera concentrationnaire. Il ne saurait être question, pour lui, de sacrifier le rendement de la Machinerie à la sécurité des hommes, car la  valeur de la Machinerie ne cesse de croître, au lieu que celle du Matériel humain s'avilit.

* * *

On voit dès lors ce que signifie réellement dans la bouche des gens de gauche, et dans celle de leurs parasites démocrates-chrétiens, plus méprisables encore, le mot d'émancipation des masses. Prétendre qu'un monde concentrationnaire sera favorable aux masses est d'une énorme bouffonnerie. Pour la Technique, en effet, le déplacement de millions de tonnes de terre ou l'anéantissement de millions de vies humaines sont des problèmes également faciles à résoudre. Jouissez donc de votre reste, imbéciles ! Fourrez-vous en des grèves jusque-là, idiots ! Vous vous glorifiez naïvement du nom de travailleurs. Mais tout le gigantesque effort de la civilisation moderne n'a précisément qu'un but : réussir finalement à se passer de votre travail, pauvres jobards !

Lorsqu'en certains points de la planète, judicieusement choisis pour la construction d'immenses centrales d'énergie, quelques milliers d'hommes spécialisés suffiront à contrôler tout le mécanisme de la gigantesque usine universelle, vous aurez fini de rigoler, vieux frères.

Trente millions de travailleurs, ça fera tout juste deux millions de tonnes d'os et de viande, sans compter le poil ; on vous liquidera au poids, citoyens. Et comme les chimistes, en ce temps-là, auront depuis longtemps trouvé la formule d'aliments synthétiques, on ne vous fera pas l'honneur de vous mettre en conserves. L'émancipation des masses s'achèvera dans les crématoires électriques.

A votre bonne santé, camarades ! »

Georges Bernanos, L'intransigeant, 9-3-1948.

Patrick Vassort : « L'homme n'est pas devenu obsolète, mais superflu »

« Patrick Vassort : Même si mon point de vue est influencé par les analyses de Günther Anders, je ne pense pas que l'homme soit devenu obsolète uniquement à cause du déferlement technique ou du déferlement des machines, car ce serait oublier la logique interne du développement du système capitaliste. Cette logique du capitalisme a trois caractéristiques fondamentales : premièrement, c'est celle de l'accumulation sans fin du capital, deuxièmement la rationalisation de la vie et, troisièmement, l'arrimage des techniques et des sciences à cette accumulation et à cette rationalisation.

Au fond l'homme n'est pas devenu obsolète en soi, mais superflu. C'est une grande différence. L'obsolescence, c'est reconnaître le fait que dans un système, le capitalisme par exemple, un objet (qui peut être un vêtement, une voiture, ou dans le cas qui nous intéresse, un homme) puisse avoir une efficacité reconnue jusqu'à un certain moment dans le temps, puis cet objet n'est plus suffisamment efficace : il devient donc obsolète. Nous sommes aujourd'hui passés à une autre étape : l'homme est en train de devenir superflu, non pas parce qu'il aurait seulement perdu son efficacité mais surtout parce qu'il perd sa propre humanité, sa capacité de penser, son autonomie. Ce qui le constitue en tant qu'humain disparaît : toute sa dimension libidinale, négative, les aléas de la vie... Nos sociétés fonctionnent selon les seuls principes de l'efficacité, de la productivité, de la rationalité. On ne veut plus laisser se réaliser la rencontre avec le hasard, on n'a de cesse de le faire disparaître alors que la vie elle-même est née du hasard, est liée au hasard. Le fantasme absolu, avec la perspective de la transhumanité, c'est de devenir immortel, de faire disparaître les hasards "pathologiques" de la vie et de sa propre mort. Or dans un système dialectique il ne peut y avoir de vie que si la mort existe. Avec le fantasme de la santé parfaite, on lutte y compris contre l'acceptation de la mort. L'humanité, qui se définit par l'incroyable hasard de l'existence même de la vie, devient superflue quand elle fait disparaître sa propre négation, la dimension dialectique, le hasard de la mort, pour laisser place au triomphe de la rationalité.

Quand l'homme n'a plus la distance nécessaire pour vouloir rester un homme, mortel, vulnérable, nous entrons dans une nouvelle dimension anthropologique. Dans ce système capitaliste qui fait primer les principes de compétition et d'élimination de l'autre, on lutte pour une rationalité insturmentale perpétuelle, la maîtrise de toute forme de nature, arrimée à la technique.

Même les projets d'homme "augmenté" par la technique sont de plus en plus acceptés. On assiste à un glissement, qui s'observe dans un discours que l'on entend partout et tout le temps, selon lequel "la technique n'est pas mauvaise en soi, elle est ce que l'homme en fait, et elle peut toujours nous être bénéfique".

Pardonnez-moi l'expression, mais c'est un discours pour crétins. Lorsque les Allemands ont sorti de leurs usines les chars Panzer, qui étaient plus rapides, plus puissants, mieux cuirassés, techniquement plus performants que les autres, est-ce qu'ils pouvaient promettre un avenir meilleur ? Le sens donné à la technique n'est pas simplement orientée par l'utilisation potentielle et imaginaire que les hommes ont de celle-ci, elle est surtout orientée par ses capacités intrinsèques et la philosophie dominante ; pour ce qui nous concerne : le capitalisme. Il n'y a pas à tergiverser : lorsque nous créons un appareillage technique, il nous faut un minimum de responsabilité. Les lobbies de l'industrie et tous les gouvernements européens nous disent que la technique, les sciences, le développement, c'est toujours bon en soi. Ce discours est repris dans les médias, absorbé, et devient un lieu commun. Mais il faut remettre en cause l'innovation et ses applications, faire jouer et se former au principe responsabilité.

Désormais, il semble que tout ce qui nous met en relation avec la technique nous fait perdre notre emprise sur notre propre vie qui, petit à petit, est gérée par d'autres et surtout par des machines. Cette dépendance à la technique rend l'homme non seulement dominé, mais superflu. L'informatique et les nanotechnologies vont bientôt gérer totalement nos emplois du temps, notre "travail", nos rencontres amoureuses et amicales, nos besoins et nos achats, notre santé, notre reproduction...

Et la superfluité de l'homme est aussi politique et économique. Toutes ces dimensions sont liées. Par exemple, quand on fait échouer un bateau hautement toxique en Inde ou ailleurs pour le désamianter, on se moque de savoir ce que deviennent les autres, ceux qui le démantèlent. Et on fait pareil avec les téléphones portables, les ordinateurs... Les régions les plus riches de la planète polluent les régions les plus pauvres, tout en se moquant de la survie même des hommes les plus pauvres, devenus des sujets politiques superflus. Je pourrais prendre un autre exemple du développement de la superfluité : la dette. L'endettement est aujourd'hui délirant, il ne correspond à rien, ce que ne sont que des chiffres auxquels ne peut correspondre aucune richesse matérialisée et cela signifie que par leur travail les populations remboursent du virtuel. Mais avec la dette, les plus riches tiennent les plus pauvres sous leur coupe et les rendent superflus.

Quand la superfluité de l'homme est à la fois politique et économique, technique et scientifique, on obtient une situation compliquée, de souffrance et je ne vois pas comment on peut imaginer nue suite, alors que la masse est disséminée en individus isolés qui ne se reconnaissent plus que comme isolat. La grosse difficulté, c'est de trouver le vecteur permettant de réunir ceux qui refusent ce que nous sommes en train de vivre, ce que nous devenons, pour se regrouper et lutter ensemble tout en tenant compte des différences.

Certains écologistes (et je ne pense pas aux Verts) ont de bonnes réflexions dans cette optique : lutter contre toutes les formes de consommation outrancière, économiser ce que nous avons, relocaliser. Relocaliser, ce n'est pas seulement produire et consommer localement contre la mobilité des marchandises et les flux de capitaux, mais aussi relocaliser la culture, et je dirais même la langue. Car on n'arrive à penser qu'avec une langue construite, maîtrisée, précise, complexe. C'est ainsi que nous pouvons nous enraciner dans une humanité de langue, en revendiquant un droit à la différence avec un arabe, un anglais, un allemand, ou un français littéraires, complexes et vivants. Et il ne s'agit surtout pas de nationalisme mais bien d'humanisme car la relocalisation n'est pas un problème de frontières ou d'État-nation : Hegel disait que l’universel, c'est la totalité des différences et celles-ci n'ont que faire des frontières. Quand tous les peuples discuteront un charabia proche de l'anglais des affaires, quand les transports, les sciences et la technique, la télé auront unifié toutes les cultures, qu'un Indien, telle une marchandise, deviendra l'équivalent économique, politique, culturel, d'un Français ou d'un Mexicain, dans une forme de conformisme et d'indifférenciation généralisés, alors l'homme sera devenu définitivement superflu. »

« La Machine a-t-elle tué l'homme ? », entretien croisé avec Patrick Vassort (auteur de l'Homme superflu (Le Passager clandestin, 2012), Jean-Michel Besnier et Juliette Grange. Publié dans La Décroissance, n°110, juin 2014, p.14.

jeudi 12 juin 2014

Alba Calvache, gardienne des semences

Alba Marleny Portillo Calvache 
En Colombie, le combat contre les trusts semenciers fait rage. Dans l'édition de mai du mensuel CQFD (n°122), un article est consacré à cette lutte menée de front notamment par Alba Calvache, porte-parole du Red de Guardianes de Semillas de Vida (RGSV).

Dans ce pays, ainsi que ceux qui l'environnent, les paysans sont de plus en plus jetés à la misère en raison d'accords de libre-échange, notamment avec les Etats-Unis. Ceux-ci profitent aux grandes multinationales telles que Monsanto, Dupont ou Syngenta, avares en OGMs et dont la vision de l'agriculture les fait prendre les graines traditionnelles comme de la concurrence déloyale (!). Les modes de récoltes anciens, qui permettaient aux paysans de s'assurer un minimum d'autonomie alimentaire (notamment via la préservation d'une partie des récoltes afin de ré-ensemencer leurs terres), disparaissent en conséquence, parfois par la loi elle-même, souvent par la force des choses.

Voici donc un florilège de citations d'Alba tirées de l'article, probablement déroutantes pour les militants occidentaux traditionnels (souvent méprisants ou indifférents au sort des paysans) mais qui en disent long sur la vision écosocialiste – décroissante ? – de ceux qui ont à faire face au capitalisme de plein fouet :

« Je continue à semer bien que j'habite actuellement dans la ville de Cali. C'est un choix que nous avons fait malgré mon peu de goût pour la vie urbaine. En ville, on théorise trop et on n'agit pas assez. Dans notre réseau, basé sur l'amitié et la confiance, il y a des paysans gardiens, des citadins avec leurs circuits courts de distribution, mais aussi des agriculteurs désirant revenir à un mode de production agro-écologique. Nous produisons distribuons et certifions nous-mêmes les graines sauvegardées. »

« Pour nous, la vie aux champs, c'est la liberté : pauvres, mais sans patron. L'existence y est dure, mais l'air est pur, la nourriture saine, les liens entre les gens plus forts. Pourtant, quand un fils de paysan va étudier en ville, on lui enseigne que réussir sa vie, c'est tourner le dos à la terre et devenir médecin, professeur, ingénieur. L'académisme a fait beaucoup de mal aux cultures populaires. Pour les citadins, paysan est synonyme d'ignorant. Et ce préjugé a fait son trou jusque dans l'esprit des gens de la campagne. Voilà pourquoi une agricultrice dont plusieurs dizaines de sacs de riz venaient d'être détruits par la police s'excusait presque : "Nous ne savions pas que nous faisons quelque chose de mal." »

« Ma mère peut passer des heures à regarder pousser ses plants de yucca ; et moi aussi. Mon père se moque de nous : "Assez rêvé, au travail !", plaisante-t-il. »

« Renier les graines traditionnelles, c'est comme renier ses propres parents. Une graine sans histoire est une coquille vide. Une semence, c'est la vie, c'est un patrimoine commun, une culture, une mémoire. Elle est notre aliment, mais aussi notre pouvoir. Celui qui possède les semences et la terre a aussi le pouvoir, et nous ne pouvons permettre qu'il soit exclusivement entre les mains de quelques-uns. »

La Red de Guardianes de Semillas de Vida (RGSV) 

lundi 2 juin 2014

Cette semaine dans Marianne : Tout changer !... pour que rien ne change

Saperlipopette, le national-populisme a encore frappé ! Heureusement que le brave reporter Jacques Julliard, dans son édito pour le dernier Marianne, est là pour le désigner de sa vindicte. « Le national-populisme, voilà l'ennemi ! », tel est le slogan scandé par ce soldat de l'an II( mille quatorze), bardé de toutes les médailles possibles de l'Ordre de la Bravoure eurolibérale.

Dans cet édito, on apprend avec intérêt que « les Français ne sont pas des Suédois ; ils ont le culte du chef », que le « Front de gauche des communistes et de Jean-Luc Mélenchon » est national-populiste, ou que Jean-Luc Mélenchon a pour responsabilité dans l'échec de son camp d'avoir « hystérisé et histrionisé son aversion maniaque pour François Hollande » (qui pourtant n'a aucune forme de soutien nulle part, à gauche, à droite ou ailleurs).

Mais le plus intéressant se situe dans cet enchainement somme toute burlesque de personnalités françaises qui seraient toutes, en tant qu'élites françaises, « pères » de cette Europe fantastique (et cependant moribonde depuis le glorieux Jacques Delors). Jugez sur pièce : « Jean Monnet, Robert Schuman, Charles de Gaulle, François Mitterrand ». Trouvez l'intrus ! Ou devrais-je dire « où est Charlie ? ». Ce dernier semble ainsi agiter nonchalamment son écharpe tant il est facilement repérable au sein de ce groupe caricaturalement européiste.

Ainsi, Schuman, l'auteur d'une déclaration éponyme de 1950 qui allait à l'encontre des visions gaullistes de l'Europe, côtoie son mentor Jean Monnet, dont le mépris pour le Grand Charles lui était admirablement retourné. A côté, un François Mitterrand, adversaire irréductible – pour de bonnes et de mauvaises raisons –, aurait dans l'historiographie julliardienne soutenu l'Europe de De Gaulle, alors qu'il a été depuis le tournant de 1983 de tous les coups fourrés de l'Europe ordolibérale, à visée fédérale et libre-échangiste – quand De Gaulle qualifiait ce laisser-fairisme de « chienlit ».

Décidément, les qualités indubitables d'intellectuel et d'historien (du syndicalisme révolutionnaire et de la gauche) de Jacques Julliard semblent s'arrêter là où commence son européisme délirant, béat, baba et bavant.

samedi 17 mai 2014

Zeev Sternhell et philo mag : le bhlisme appliqué à l'histoire des idées

Le dossier du dernier Philosophie magazine, « existe-t-il une pensée fasciste », intéressant au demeurant, nous permet d'apprécier une nouvelle fois les exégèses impitoyables du BHL de l'histoire, j'ai nommé Zeev Sternhell (« Georges Sorel pose, ni plus ni moins, la matrice théorique du fascisme »). Au menu des absurdités érudites :

1) « au tournant du XXe siècle, la modernisation joue non pas en faveur de la paupérisation et de l'aliénation du prolétariat (...) l'évolution capitaliste semble donc, dans ces années-là, plutôt favorable aux ouvriers » : si l'argument est soutenable du point de vue de la pauvreté, la médiocrité de la pensée sociale de Sternhell ici déploie toute sa puissance, en oubliant les nouveaux mécanismes d'aliénation induits par ladite modernisation – de l'extension du salariat aux progrès en matière de travail à la chaîne, en passant par l'aliénation progressive des ouvriers à la culture de masse produite par les industries culturelles du capitalisme (pubs et compagnie)

2) Il n'existerait que trois possibilités après la progressive assimilation de la classe ouvrière à l'ordre capitaliste : la social-démocratie, la révolution pour mais sans les masses d'un Lénine, ou une révolution morale et intellectuelle centrée sur la nation et non plus sur le prolétariat. Exit les formes de révolution prônées par les anarchistes comme en Espagne de 36, les conseillistes en Allemagne de 18, les marins à Krondstadt en 21, les Hongrois en 1956, etc. Trois choix : réformisme, marxisme-léninisme ou fascisme !

3) La caricature grossière et ignorante du penseur Georges Sorel. Comme cité ci-dessus, et comme du reste toute son oeuvre l'affirme éhontément, Sorel se voit amalgamer par Sternhell à de prétendus germes de fascisme. Il développerait une pensée antirationaliste, anti-Lumières, uniquement anti-bourgeoise et certainement pas anti-capitaliste. D'ailleurs, il « ne  vise pas à remettre réellement en cause les structures économiques du capitalisme mais à liquider les valeurs morales et intellectuelles de la bourgeoisie et du libéralisme ». Ce penseur acclamé par des penseurs aussi fascistes que Gramsci, Mariátegui ou Camus a pourtant été l'un des plus grands révisionnistes du marxisme, dont il a cherché à faire évoluer le déterminisme fruste et à déployer les potentialités libertaires.

Les points principaux de sa pensée sont en opposition radicale avec les points principaux du fascisme : Sorel a été de tout temps un anti-nationaliste acharné – contrairement à son disciple Édouard Berth – et partisan absolu de la lutte des classes comme moyen révolutionnaire ; son opposition au capitalisme n'avait d'égal que son dégout pour l'État, pourtant central et total aux yeux des fascistes ; enfin, son moralisme conservateur n'était qu'une conséquence de son analyse éthique de la décadence morale impliquée par le capitalisme, analyse proprement proudhonienne. Si l'on rajoute à cela ses nombreux articles sur la science ou sa défense de la démocratie ouvrière directe – qui montre à quel point il s'était trompé sur la signification du terme « démocratie », qu'il amalgamait à tort à la démocratie bourgeoise représentative – l'on voit à quel point Sternhell s'enfonce le doigt dans l'oeil – probablement bien trop proche du cerveau. Encore une fois, le théorème sternhellien aura fait ses preuves : être antilibéral, c'est être anti-Lumières, donc fasciste. Sorel, dont on connait les paradoxes, en aura une nouvelle fois fait les frais.

4) Le rappel intempestif de l'influence de Sorel sur Mussolini. Cette immarcescible critique, outre son mépris des penseurs de la gauche cités ci-dessus ayant été positivement influencés par Sorel – preuve du caractère inclassable de l'oeuvre du penseur –, oublie surtout qu'un personnage aussi irréprochable que Jean Jaurès ait pu, lui aussi, en son temps, avoir un impact radical sur la pensée de Benito Mussolini. En effet, « Jaurès est repris par la gauche socialiste de Benito Mussolini. Si, encore en 1912, Mussolini juge les Études socialistes comme la synthèse du réformisme, fondé sur l'illusion d'une continuité entre la démocratie et le socialisme (1), deux ans après, dans sa revue théorique L'utopia, il commence à considérer de façon plus positive Jaurès ; à l'occasion de son assassinat, le futur duce dira que "dans les derniers temps, Jaurès s'était rapproché d'une conception révolutionnaire du socialisme" (2). Jaurès restera très important pour Mussolini même après sa rupture avec le PSI et dans les premières années du Popolo d'Italia. Cette période est en effet caractérisée par la recherche, de la part de Mussolini, d'un nouveau modèle de socialisme, capable de conjuguer le socialisme et la nation. Jaurès est ainsi considéré par Mussolini comme un inspirateur post-mortem de l'union sacrée, et, avec L'Armée nouvelle, comme le premier théoricien d'un véritable socialisme national. (3) » (4)

(1) Cf. B. Mussolini, La crisi dell'inazione, « Lotta di classe », 6 avril 1912.
(2) B. Mussolini, Giovanni Jaurès, « Avanti », 5 août 1914.
(3) Cf. U. Brand, Benito Mussolini et l'armée nouvelle, « Cahiers Jean Jaurès », 51, 1973-74, pp. 5-10. Cf. aussi la brochure de B. Mussolini, Socialismo e difesa armata della patria nel pensiero di Jaurès, Milan, Unione generale insegnanti, Bocconi, 1917.
(4) Patrizia Dogliani, Marco Gervasoni, « Jaurès, le socialisme italien et les images de l'État » in Jaurès et l'État, colloque international - Castres 1999, p.230-231.

dimanche 11 mai 2014

Anatole France : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour les industriels. »

On fêtait cette année le centenaire de la Grande Guerre, celle de 14-18. Il est donc bon de se rappeler des grands écrits pacifistes de l'époque. Nous avons dépêché pour l'occasion un vieil article du journal l'Humanité, de l'époque où il était encore indépendant des pressions du nouveau pouvoir bolchévique (et bientôt stalinien). Il s'agit d'une lettre ouverte adressée au directeur de l'Humanité de l'époque, Marcel Cachin, rendant compte d'un ouvrage majeur sur les origines capitalistes de la Première Guerre mondiale.

Anatole France montre ici un visage tout à fait différent de l'idéal européen : un idéal qui n'a rien à voir avec l'européisme lâche et hypocrite des grands industriels et financiers européens, qui se sont toujours cachés derrière la paix pour justifier les avancées de l'Europe du grand Capital. Ils ont une grande part de responsabilité dans les guerres précédentes, et voudraient désormais nous faire croire, drapés de bleu et auréolés d'étoiles jaunes, qu'ils sont les derniers protecteurs de la paix ! Non ! Les seuls vrais européens sont les socialistes historiques, les anticapitalistes et les internationalistes. Le reste n'est que discours et logorrhée idéologiques, servant les intérêts des personnes qui ne veulent s'encombrer de frontières pour des raisons de libre-circulation des capitaux et des marchandises. 

Fernand Braudel disait : « On a le droit d'affirmer que l'Occident, en 1914, AUTANT QU'AU BORD DE LA GUERRE, SE TROUVE AU BORD DU SOCIALISME. Celui-ci est sur le point de se saisir du pouvoir et de fabriquer une Europe moderne (...). En quelques jours, en quelques heures, la guerre aura ruiné ces espoirs. » La guerre fut la victoire des capitalistes sur les révolutionnaires. Ces derniers sont aujourd'hui toujours au pouvoir : comment croire un instant qu'ils défendent les intérêts des peuples, de la paix et de l'Europe ?

« On y verra [dans le livre de Michel Corday les Hauts Fourneaux], notamment (ce dont nous avions déjà tous deux quelque soupçon) que la guerre mondiale fut essentiellement l'oeuvre des hommes d'argent ; que ce sont les hauts industriels des différents Etats de l'Europe qui, tout d'abord, la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en aile leur fortune, en tirèrent d'immenses bénéfices et s'y livrèrent avec tant d'ardeur, qu'ils reuinèrent l'Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde.
[...]
Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mourraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l'ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour les industriels.

Ces maîtres de l'heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes : des usines, des banques, des journaux. Michel Corday nous montre comment ils usèrent de ces trois machines à broyer le monde.
[...]
Michel Corday montre très bien que cette haine [des peuples ennemis] a été forgée par les grands journaux, qui restent coupables, encore à cette heure, d'un état d'esprit qui conduit la France, avec l'Europe entière, à sa ruine totale. "L'esprit de vengeance et de haine, dit M.Corday, est entretenu par les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas la dissence ni même la tiédeur. Hors d'elle, tout est défaillance ou félonie. Ne pas la servir, c'est la trahir.
[...]
Haïr un peuple, mais c'est haïr les contraires, le bien et le mal, la beauté et la laideur. Quelle étrange manie ! Je ne sais pas trop si nous commençons à en guérir. Je l'espère. Il le faut. [...] L'Europe n'est pas faite d'Etats isolés, indépendants les uns des autres. Elle forme un tout harmonieux. En détruire une partie, c'est offenser les autres.

Notre salut, c'est d'être bons Européens. Hors de là, tout est ruine et misère. »


Anatole France, lettre ouverte à Marcel Mauss, directeur de l'Humanité, publié dans l'Humanité du18 juillet 1922.

dimanche 27 avril 2014

Un barrage comme écluse au capitalisme brésilien

« La destruction du sol, c'est-à-dire la perte de la subsistance propre à la végétation, doit s'accélérer à proportion que la terre est plus cultivée et que les habitants plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions de toute espèce. »  Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes

L'ultime exemple de la trahison et des reniements de la gauche lulesque au pouvoir au Brésil – qui y était opposée dans ses années d'opposition... – se trouve dans la construction du titanesque barrage de Belo Monte sur le Rio Xingu ; un épiphénomène aux yeux des progressistes dont le dogme arracha auparavant en Europe des populations entières à leur environnement organique, et qui aujourd'hui fait des ravages dans les dernières contrées préservées du sacro-saint Progrès ; un désastre pour les tribus indigènes concernées (sommés de chambouler leur existence et de déguerpir lorsque c'est requis), la nature brésilienne, les travailleurs en général et la civilisation en particulier. Cette monstruosité productiviste, ce colosse de béton, aura donc triomphé des oppositions diverses, écologistes, socialistes et indigénistes, et pourra désormais déverser ses kilowatts sur des dizaines de milliers de kilomètres de métal et de structures bétonnées. Trop bien !

Les Indigènes pourront donc adopter les formidables moeurs occidentaux – entendre américains –, faits de frustrations, de désir pour la Marchandise inassouvi en raison d'une pauvreté extrême chez les uns et d'un néant existentiel chez les autres (riches). Les autres, déjà fort bien occidentalisés – entendre américanisés –, pourront espérer un peu plus atteindre le Graal de l'obésité et des branlettes solitaires. Les capitalistes du Progrès, qui thésaurisent chaque développement d'industries et de centrales à énergie comme un avare moraliste, sortiront l'éternelle excuse de la réduction des coûts et de la pauvreté que permettent de telles constructions. Mais qui peut croire une seule seconde que l'énergie sera principalement consommée par des personnes qui vivent recroquevillées les unes sur les autres dans des immeubles pourris et des favélas gangrénés par la misère et la violence ? Peut-on vraiment penser que la production de richesses induite bénéficiera aux indigents et aux indigènes ?

Comme dit ici : « Partout, les prémices de bouleversements à venir. La crainte d’une raréfaction des poissons, nourriture et source de commerce des aldeias, ces lieux de vie communautaires indiens en aval du barrage. Les doutes sur les terres qui seront inondées en amont, engloutissant certains quartiers d’Altamira, cité amazonienne bouillonnante de 160 000 habitants, autrefois bourg paisible et désormais engluée dans le trafic urbain, gangrenée par la violence et la flambée des prix. » (1) La montée du capitalisme industriel permise par ce productivisme fanatique pourra continuer à engloutir les rares villes et villages épargnées par le système mondialisé. Mafias, violences, viols, alcoolisme, prostitution, trafics de drogue et autres glorieux apports du Divin Marché pourront continuer à s'étendre et à s'immiscer dans les moindres recoins des plus modestes bourgades.

La lutte n'est pas entre les besoins des travailleurs et les besoins des indigènes, entre la société et la nature. C'est une lutte de classe acharnée entre des groupes de personnes qui bénéficient, ou devraient bénéficier, des richesses de l'environnement, et des personnes qui sont assez riches pour s'en passer. La société EST dans la nature, l'Homme n'est pas séparée du cosmos qui l'entoure, il n'est pas « maître et possesseur de la nature », il en est un composant. L'anthropocentrisme d'origine chrétienne a eu le tort de séparer ontologiquement, radicalement, l'un de l'autre, aidant ainsi à créer un imaginaire de rationalisation et d'instrumentalisation de l'une par l'autre. C'est pourtant à un rapport complexe de l'un et l'autre, compris pourtant par de si nombreuses civilisations, que devraient penser les Hommes. Et du reste, ceci s'applique à la relation entre travailleurs et indigènes. Au lieu de les opposer dans une lutte horizontale qui finalement laisse confortables les grandes multinationales et leurs appendices d'État, les uns devraient se rapprocher des autres. Le socialisme authentique, enraciné dans un milieu, aurait énormément à apprendre de la vie des indigènes.

Comme le rappelait José Carlos Mariátegui, inventeur du concept de « communisme inca », « La vitalité du communisme indigène (...) pousse invariablement les indigènes à des formes variées de coopération et d'association. L'Indien, en dépit des lois de cent années de régime républicain, n'est pas devenu individualiste. Et ceci ne vient pas de ce qu'il est réfractaire au progrès, comme le prétend le simplisme de ses détracteurs intéressés. Cela vient, bien plus, de ce que, sous un régime féodal, l'individualisme ne rencontre pas les conditions nécessaires pour s'affirmer et se développer. Par contre, le communisme a continué à être pour l'Indien sa seule défense. L'individualisme ne peut prospérer et n'existe effectivement qu'à l'intérieur d'un régime de libre concurrence. Et l'Indien ne s'est jamais senti moins libre que quand il s'est senti seul. C'est pourquoi, dans les villages indigènes, où sont réunies des familles entre lesquelles se sont brisés les liens des biens et du travail communautaires, il subsiste encore de solides et tenaces habitudes de coopération et de solidarité qui sont l'expression empirique d'un esprit communiste. La communauté correspond à cet esprit. » José Carlos Mariátegui, Essais d'interprétation de la réalité péruvienne » (2)

Le mode de vie des indigènes, aussi critiquable soit-il sur bien d'autres points, possède cependant des germes permettant l'existence d'une société réellement socialiste. Ces germes, liés à une vie faite de lien social fort, de conscience communautaire, ont depuis été perdus par les travailleurs prolétarisés par le capitalisme latino-américain. Ces derniers se sont progressivement assimilés à la culture capitaliste, adoptant une attitude d'indifférence, voire de mépris, par rapport à leurs ancêtres, leur passé, leur nature et leur travail. La perte d'indépendance par l'industrialisation des modes de production implique de fait une perte progressive de la fierté et de l'estime de soi, comme de ses compatriotes. La contestation devient alors bien moins radicale, et la conscience, incapable d'imaginer un autre monde, a tôt fait de se contenter d'un réformisme accompagnant la destruction de l'écosystème. Les indigènes, en tant que possesseur précaire d'un mode d'existence plus ou moins autonome, sont les derniers témoins d'une culture pré-moderne et pré-capitaliste. L'union des indigènes et des travailleurs est désormais le dernier rempart possible à la défaite totale du socialisme autonome dans ces régions, en proie aux assauts répétés du capitalisme dérégulé et aux manoeuvres politiciennes du socialisme d'État. Ce barrage, qui joue fort bien le rôle d'écluse pour le capitalisme, en est la preuve.

(1) http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/04/24/coup-de-machette-dans-l-eau_4406750_3222.html.

(2) José Carlos Mariátegui, Essais d'interprétation de la réalité péruvienne.

mardi 18 mars 2014

Hymne à la gloire de la Commune de Paris



La glorieuse Commune de Paris éclaire encore nos pâles figures aujourd'hui et les guide comme un fanal salutaire ; elle est brillante, lumineuse, tragique et terrible. En cela, elle est probablement l'un des évènements les plus humains de l'Histoire. Elle est surtout l'apothéose d'un vieil idéal d'autonomie remontant à la Grèce antique, passé de mains en mains des citoyens athéniens aux ouvriers français... Flambeau incandescent pour une explosion révolutionnaire : le rouge est définitivement la couleur de l'évènement.

Rouge, elle est par son inclination politique : socialiste, au sens où l'entendaient ces vieux ouvriers idéalistes arc-boutés sur leur barricade, héroïquement naïfs au point de ne pas accepter les balivernes cyniques ou faussement éclairées des bourgeois critiques de ce temps (dont une litanie d'auteurs célèbres, de Zola à Hugo en passant par Sand). La mort ne leur faisait pas peur : même les ennemis de la Commune notèrent le dédain presque romain qu'opposaient de nombreux condamnés au peloton d'exécution à leurs bourreaux. A côté de cela, la démocratie radicale, l'égalitarisme et le patriotisme révolutionnaire furent la triade de ce moment libertaire. On aimait Rousseau, Proudhon et Leroux ; on ne connaissait pas encore les bassesses léninistes.

Rouge, elle est aussi, hélas, par le sang versé par le petit peuple de Paris mobilisé en armes... Non, pardonnez cette faute : le petit peuple de l'Humanité, tant la Commune a pu voir confluer en son sein des personnes d'origines diverses et internationales. Dans les 20 000 morts et bien plus d'arrestations, le massacre apocalyptique coordonné par les élites réfugiées à Versailles fut monstrueux par son ampleur et son absence de pitié. Thiers s'est baigné dans un océan écarlate, un verre de rouge à la main pour fêter sa victoire.

En deux mois d'existence, la Commune de Paris nous a appris bien plus sur la liberté qu'un millénaire d'histoire. Comment assumer aujourd'hui une posture élitiste sans voir son discours accompagné des claquements de dents des morts de 1871 ? La Commune de Paris, qui instaura la première une laïcité radicale, qui fit des réformes qui ne referont surface que des décennies plus tard – voire jamais – que ce soit en matière de justice, de défense des plus pauvres ou d'éducation, fut avant tout le fait de ces sous-hommes des classes dangereuses, qui peuplaient misérablement les faubourgs parisiens. Artisans, ouvriers, hussards de la République, la liberté a fait un pas de géant lorsque portée par ce peuple, auquel l'on a toujours voulu faire porter tous les fardeaux du vice et de l'imbécilité. L'ingratitude des héritiers est intemporelle.

La Commune de Paris vit toujours, elle doit vivre toujours. On n'enterre jamais un vivant impunément.