mardi 4 février 2014

Guy Debord, Notes sur la « question des immigrés », avec introduction sur Alain Finkielkraut

Une vidéo récente issue de l'intervention de Finkielkraut à l'UMP m'a incité à publier ici une note relativement obscure de Guy Debord, où le problème de l'immigration et de son assimilation est posé avec une lucidité profonde et radicale. Dans notre entreprise de récupération des idées socialistes, il est bon de reprendre ce court article qui circule bien trop dans les milieux internet de l'extrême-droite, et beaucoup trop peu dans les milieux libertaires, socialistes ou décroissants. 

Dans cette vidéo, le philosophe Alain Finkielkraut reprend ses marottes habituelles : déculturation, disparition de l'idéal assimilationniste, etc. Avec un exemple qui a fait et fera polémique, à savoir l'accent et la façon de parler. Avant toute chose, sans partager les opinions parfois poussées du philosophe, ainsi que sa venue à un évènement organisée par les ripoux du parti ultra-capitaliste qu'est l'UMP, force est de constater qu'Alain Finkielkraut pose souvent de bonnes questions comme de solides constats – qu'on aurait tort d'ignorer à cause de ses amples mouvement de mains, sa colère permanente ou ses propos parfois déplacés. Mais, en définitive, en dépit de tout cela, il est bien trop bourrin et pas assez radical dans son approche, et ce d'un même mouvement. Il fait beaucoup de bruit et tonne, mais paradoxalement son approche ne va pas jusqu'à la racine des choses ; il se contente d'un aristocratisme des moeurs finalement assez banal, que l'on retrouve aisément chez le Tocqueville – sa référence principale – dans son pendant sceptique. De ce point de vue là, les analyses des libertaires et des mouvements critiques comme les post-situationnistes sont plus intéressantes, parce qu'elles ne se limitent pas à ronchonner en pleurant sur les politiques politiciennes et l'état des choses. Le choix n'est pas entre l'analyse finkielkrautienne du monde, sorte de parent pauvre du culturalisme, et l'analyse centrée autour du socio-économique.

La sécession culturelle des minorités, tout comme la déculturation des jeunes, qu'ils soient d'ailleurs immigrés ou non, a moins de rapport avec la marginalité socio-économique ou la mauvaise éducation scolaire, que l'avancée radicale de la culture de masse (analysée brillamment par l'école de Francfort et Christopher Lasch), de la globalisation culturelle, de la déterritorialisation des hommes et des choses ou de la dématérialisation des relations humaines. La technologie ne fait que se greffer à ces phénomènes sociaux pour en accentuer les côtés négatifs (déliaison, solitude de masse, connexion au monde décrochée du local,...). Elle en est la cause et la conséquence à la fois.

Les paysans du XVIIIe siècle, par exemple, ne connaissaient pas ou peu l'éducation scolaire, donc la culture au sens où l'on entend aujourd'hui d'après une définition issue des Lumières (connaissances universelles, éducation savante, ...), mais cependant ils disposaient d'une culture forte et authentique, dans laquelle des générations entières étaient socialisées. On parlait le patois du coin, on avait ses traditions, ses coutumes, son accent, et un enfant né dans cet environnement assimilait cela comme une éponge. Culture forte signifiait alors identité forte, et vice-versa. On pourrait trouver la même chose dans des tribus anciennes et contemporaines, qu'il s'agisse des Nuer, des indigènes du Chiapas ou des Ouïgours en Chine – leur culture demeure menacée cependant par l'occidentalisation du monde, qui passe notamment par la modernisation technique des choses : ainsi les Pygmées voient leur culture menacée quand l'on vient détruire leurs arbres, considérés comme sacrés et parties importantes de leur cosmologie, pour construire des autoroutes. Les Grecs eux-mêmes vivaient dans un environnement de socialité en face-à-face, où tous se sentaient appartenir fortement à un enchevêtrement de communautés plus ou moins grandes, chapeautées par la Cité.

Ceci a disparu dans les grandes villes occidentales, pour diverses raisons (gentrification, expulsion des classes populaires par certaines politiques urbanistiques, arrivée massive d'ethnies différentes au même moment où les personnes « de souche » quittait le milieu notamment par l'effet de l'ascenseur social, etc.), et le lien avec le passé, donc une certaine histoire et une certaine identité, a disparu. Résultat, on bricole sur place de nouvelles cultures, et comme on n'invente pas à partir du néant et bien les gens fabriquent à partir de ce qu'ils connaissent : l'éducation des parents, des fragments et des reconstitutions fantasmées de la culture du bled, etc. D'où la persistance d'un accent et de pratiques, déplorée par Finkielkraut, qui n'étaient pas auparavant « du pays ». Et si les petits blancs adoptent tout cela – phénomène connu en Belgique comme en France, des blancs becs voulant se la jouer wesh wesh en utilisant un accent et des mots en arabe sans même parler la langue (cf. le film les Barons) – c'est tout simplement parce que la culture vivante, forte sur place est bien celle de ces minorités qui ont encore gardé des fragments de leur culture d'origine, alors qu'eux ont été totalement déracinés – il y a d'ailleurs de plus en plus d'études qui s'intéressent à ce phénomène des petits blancs déracinés, et l'impact que cela a eu sur les formations radicales d'extrême-droite comme les skins en Angleterre.


Tout ça, Finkielkraut ne le dit pas, car en bon « républicain » étatiste il ne s'intéresse qu'aux grandes structures, à l'État, à l'École, etc. Mais le local, les quartiers, les villes, passent au-dessus de sa tête. S'il s'intéressait un peu plus aux particularismes, il verrait qu'il subsiste quand même des cultures authentiques et enracinées, que reprennent même les enfants d'immigrés – quand bien même elles demeureraient en danger sous la pression des diverses bureaucraties, du Marché mondialisé et de l'homogénéisation culturelle américaine. Qu'il aille à Marseille par exemple, et il verrait que l'accent qu'on y parle n'est pas ce pseudo-accent des quartiers dits populaires des banlieues, mais l'accent purement marseillais, des citoyens lambdas aux rapeurs eux-mêmes. En réalité, personne n'a jamais parlé comme il voudrait que l'on parle, c'est-à-dire comme un Parisien et non comme un Français. On demandait certes aux gens qui voulaient faire partie de l'élite de s'acculturer afin de prendre l'accent « neutre » (Michel Serres en parlait sur un plateau de Taddeï : on lui a imposé de perdre son accent méridional), mais cet accent « neutre » n'était en réalité que l'accent de la bourgeoisie de la capitale. Et comme Paris n'est plus vraiment ce qu'elle était – comme du reste sa bourgeoisie –, elle ne forme plus dans son moule les gens et les élites de la France entière.

Sur ce sujet, l'indépassable Guy Debord, situationniste ayant eu un énorme impact sur les mouvements de mai 68, avait tout dit en son temps. Place au maître :

*          *           * 
Notes sur la « question des immigrés »*

Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie – c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique – l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.

On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins « scientifiquement » les seuils d’intolérance — les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone !

Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.

Ce n’est surtout pas en votant que l’on s’assimile. Démonstration historique que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont électeurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un engagement électoral = son contraire ; et plus récemment un programme — dont tous savent bien qu’il ne sera pas tenu — a d’ailleurs enfin cessé d’être décevant, depuis qu’il n’envisage jamais plus aucun problème important. Qui a voté sur la disparition du pain ?). On avouait récemment ce chiffre révélateur (et sans doute manipulé en baisse) : 25 % des « citoyens » de la tranche d’âge 18-25 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales, par simple dégoût. Les abstentionnistes sont d’autres, qui s’y ajoutent.

Certains mettent en avant le critère de « parler français ». Risible. Les Français actuels le parlent-ils ? Est-ce du français que parlent les analphabètes d’aujourd’hui, ou Fabius (« Bonjour les dégâts ! ») ou Françoise Castro (« Ça t’habite ou ça t’effleure ? »), ou B.-H. Lévy ? Ne va-t-on pas clairement, même s’il n’y avait aucun immigré, vers la perte de tout langage articulé et de tout raisonnement ? Quelles chansons écoute la jeunesse présente ? Quelles sectes infiniment plus ridicules que l’islam ou le catholicisme ont conquis facilement une emprise sur une certaine fraction des idiots instruits contemporains (Moon, etc.) ? Sans faire mention des autistes ou débiles profonds que de telles sectes ne recrutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique dans l’exploitation de ce bétail : on le laisse donc en charge aux pouvoirs publics.

Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des USA, de la drogue à la Mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement. En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’Algérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force.

Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les
Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici. Parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de « l’impérialisme »). Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !

Le risque d’apartheid ? Il est bien réel. II est plus qu’un risque, il est une fatalité déjà là (avec sa logique des ghettos, des affrontements raciaux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décompose entièrement est évidemment moins apte à accueillir sans trop de heurts une grande quantité d’immigrés que pouvait l’être une société cohérente et relativement heureuse. On a déjà fait observer en 1973 cette frappante adéquation entre l’évolution de la technique et l’évolution des mentalités :
« L’environnement, qui est reconstruit toujours plus hâtivement pour le contrôle répressif et le profit, en même temps devient plus fragile et incite davantage au vandalisme. Le capitalisme à son stade spectaculaire rebâtit tout en toc et produit des incendiaires. Ainsi son décor devient partout inflammable comme un collège de France. »
Avec la présence des immigrés (qui a déjà servi à certains syndicalistes susceptibles de dénoncer comme « guerres de religions » certaines grèves ouvrières qu’ils n’avaient pu contrôler), on peut être assurés que les pouvoirs existants vont favoriser le développement en grandeur réelle des petites expériences d’affrontements que nous avons vu mises en scène à travers des « terroristes » réels ou faux, ou des supporters d’équipes de football rivales (pas seulement des supporters anglais).

Mais on comprend bien pourquoi tous les responsables politiques (y compris les leaders du Front national) s’emploient à minimiser la gravité du « problème immigré ». Tout ce qu’ils veulent tous conserver leur interdit de regarder un seul problème en face, et dans son véritable contexte. Les uns feignent de croire que ce n’est qu’une affaire de « bonne volonté antiraciste » à imposer, et les autres qu’il s’agit de faire reconnaître les droits modérés d’une « juste xénophobie ». Et tous collaborent pour considérer cette question comme si elle était la plus brûlante, presque la seule, parmi tous les effrayants problèmes qu’une société ne surmontera pas. Le ghetto du nouvel apartheid spectaculaire (pas la version locale, folklorique, d’Afrique du Sud), il est déjà là, dans la France actuelle : l’immense majorité de la population y est enfermée et abrutie ; et tout se serait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul immigré. Qui a décidé de construire Sarcelles et les Minguettes, de détruire Paris ou Lyon ? On ne peut certes pas dire qu’aucun immigré n’a participé à cet infâme travail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter strictement les ordres qu’on leur donnait : c’est le malheur habituel du salariat.

Combien y a-t-il d’étrangers de fait en France ? (Et pas seulement par le statut juridique, la couleur, le faciès.) Il est évident qu’il y en a tellement qu’il faudrait plutôt se demander : combien reste-t-il de Français et où sont-ils ? (Et qu’est-ce qui caractérise maintenant un Français ?) Comment resterait-il, bientôt, de Français ? On sait que la natalité baisse. N’est-ce pas normal ? Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nombreux sont ceux qui les trouvent « insupportables » et les frappent plus ou moins violemment. Les enfants sont encore aimés en Espagne, en Italie, en Algérie, chez les Gitans. Pas souvent en France à présent. Ni le logement ni la ville ne sont plus faits pour les enfants (d’où la cynique publicité des urbanistes gouvernementaux sur le thème « ouvrir la ville aux enfants »). D’autre part, la contraception est répandue, l’avortement est libre. Presque tous les enfants, aujourd’hui, en France, ont été voulus. Mais non librement ! L’électeur-consommateur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choisit » quelque chose qu’il n’aime pas. Sa structure mentale n’a plus cette cohérence de se souvenir qu’il a voulu quelque chose, quand il se retrouve déçu par l’expérience de cette chose même.

Dans le spectacle, une société de classes a voulu, très systématiquement, éliminer l’histoire. Et maintenant on prétend regretter ce seul résultat particulier de la présence de tant d’immigrés, parce que la France « disparaît » ainsi ? Comique. Elle disparaît pour bien d’autres causes et, plus ou moins rapidement, sur presque tous les terrains.

Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement.
Avec l’égalisation de toute la planète dans la misère d’un environnement nouveau et d’une intelligence purement mensongère de tout, les Français, qui ont accepté cela sans beaucoup de révolte (sauf en 1968) sont malvenus à dire qu’ils ne se sentent plus chez eux à cause des immigrés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés.

Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes. On peut affirmer que la question centrale, profondément qualitative, sera celle-ci : ces peuples futurs auront-ils dominé, par une pratique émancipée, la technique présente, qui est globalement celle du simulacre et de la dépossession ? Ou, au contraire, seront-ils dominés par elle d’une manière encore plus hiérarchique et esclavagiste qu’aujourd’hui ? Il faut envisager le pire, et combattre pour le meilleur. La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.

Guy Debord, 1985.

*Guy Debord, Œuvres complètes, Gallimard, 2006, p. 1588-1591.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire