samedi 15 mars 2014

Les jeunes ont-ils raison de quitter la France ? Réponse à Fiachra Gibbons

L'indémodable coup du « complexe franchouillard » est sorti, dans ce lapidaire entretien, avec maestria de son chapeau par ce « journaliste irlandais installé à Paris », tel un magicien des lieux communs. S'inquiéter de voir partir la jeunesse (mais de quelle jeunesse parle-t-on ?) vers d'autres horizons, ou se demander pourquoi l'élite qui est éduquée grâce aux deniers du peuple qui finance tous ses établissements préfère prendre ensuite ses valises pour bosser à l'étranger, tout ceci ne peut être qu'une énième preuve du nationalisme atavique – génétique ? – des Français. *Applaudissement progressifs à la Citizen Kane*

En réalité, ces départs précipités ont moins pour cause une misère économique et sociale réelle qu'un changement des moeurs qui touche la jeunesse occidentale depuis plusieurs décennies maintenant, auquel des facteurs techniques et politiques ont permis de donner chair. Le bougisme en vogue, la mobilité élevée au rang d'idéal et tous ces poncifs à propos du voyage « qui forme la jeunesse », couplés à une indifférence voire un certain mépris pour sa patrie sur un fond musical de « nique la France », font que la jeunesse qui, il fut un temps, demeurait enracinée dans sa ville et son pays, ose faire désormais le choix de l'expatriation. La jeunesse auparavant investissait la politique, de diverses manières (partis, syndicats, groupes militants, sectes politiques, manifestations, etc.), la jeunesse actuelle, surtout estudiantine, est massivement déconnectée d'un lieu et d'une identité, donc de sa propre cité. Il n'y a pas plus déracinable et mobilisable à merci par le marché, qu'un jeune universitaire. Au lieu de se révolter, elle préfère donc quitter.

A cela s'ajoute un élément crucial : l'élite nationale s'est progressivement « mondialisée » comme dirait le sociologue Zygmunt Bauman. Au même moment où les Humanités (philo, lettres,...) se dévalorisaient au profit des disciplines reines de l'ère néolibérale, à savoir le droit et l'économie, la nation perdait en prestige et en attrait au profit des diverses instances inter- ou transnationales qui aujourd'hui dictent mollement les règles de l'ordre mondial. L'élite précédente était biberonnée par l'État-nation, et malgré son caractère bourgeois et dominateur, s'inscrivait dans un projet national qui lui permettait de transcender en partie l'utilitarisme économique le plus plat propre à sa classe sociale, tout en gardant un lien minimal avec un peuple. C'est pour cela que, pour citer Régis Debray, nostalgique de l'élite national-républicaine française, « Les meilleurs en république vont au prétoire et au forum ; les meilleurs en démocratie font des affaires. » Ce n'est plus le cas maintenant : déconnectée des dernières frontières qui l'encadraient, elle fait sécession. En découle d'ailleurs une homogénéisation de la jeunesse – autour du modèle culturel occidentalo-américain – observée par ce même sociologue, qui note combien les auditoires du monde entier désormais se ressemblent, comme les étudiants qui y circulent.

Dorénavant, l'avenir de l'élite française n'est plus vraiment dans la politique, soumise volontairement à l'économique, ni dans la nation (donc l'État) qui peine à faire concurrence aux entreprises privées transnationales ou aux organisations internationales (Union européenne, FMI, BCE, OMC, BM, et autres acronymes insipides). Elle est donc dans le monde, vu comme un vaste village. Toute ambition doit y déployer ses ailes ; le national n'est plus qu'un tremplin (on ne compte plus les transfuges de grands corps d'État vers le privé et/ou l'international), et ceux qui optent pour lui requièrent en outre la reconnaissance unanime pour ce sacrifice si altruiste. Les jeunes gueux ou les jeunes patriotes, bien souvent les mêmes, n'ont guère de place dans ce monde-là. Subissant à la fois la misère économique infligée par un monde qui n'est ouvert qu'à ces gens que l'on appelait autrefois « du monde » – les mondains –, et un rabaissement social du fait d'un imaginaire qui voit toute forme d'enracinement comme un signe d'échec, d'immobilisme et d'archaïsme, ils se démènent tant bien que mal pour survivre là où ils résident. Ceux-là ne désirent généralement pas quitter l'endroit où ils ont leur vie et leurs proches. Outre des raisons socio-économiques évidentes – qu'est-ce qu'un coiffeur, un artisan, un boulanger ou tant d'autres professions similaires, irait faire en Hongrie, en Roumanie, en Chine ou au Mexique ? – le fait est qu'il demeure chez eux une forme de résistance, consciente ou non, au fait d'être déplacé constamment aux quatre coins du globe pour des intérêts généralement dictés par le Divin Marché. Participant encore d'une culture territorialisée, ils ne trouvent pas fun, enthousiasmant ou attrayant d'être sommés de quitter amis, famille, lieux de sociabilisation divers (bars, travail, sport,...), tout un environnement auquel s'ajoute des moeurs, une langue, une histoire, d'un claquement de doigt. Ceux-là donnent l'exemple. C'est sur eux qu'un nouveau monde pourrait être bâti, un monde décent.

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