dimanche 27 avril 2014

Un barrage comme écluse au capitalisme brésilien

« La destruction du sol, c'est-à-dire la perte de la subsistance propre à la végétation, doit s'accélérer à proportion que la terre est plus cultivée et que les habitants plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions de toute espèce. »  Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes

L'ultime exemple de la trahison et des reniements de la gauche lulesque au pouvoir au Brésil – qui y était opposée dans ses années d'opposition... – se trouve dans la construction du titanesque barrage de Belo Monte sur le Rio Xingu ; un épiphénomène aux yeux des progressistes dont le dogme arracha auparavant en Europe des populations entières à leur environnement organique, et qui aujourd'hui fait des ravages dans les dernières contrées préservées du sacro-saint Progrès ; un désastre pour les tribus indigènes concernées (sommés de chambouler leur existence et de déguerpir lorsque c'est requis), la nature brésilienne, les travailleurs en général et la civilisation en particulier. Cette monstruosité productiviste, ce colosse de béton, aura donc triomphé des oppositions diverses, écologistes, socialistes et indigénistes, et pourra désormais déverser ses kilowatts sur des dizaines de milliers de kilomètres de métal et de structures bétonnées. Trop bien !

Les Indigènes pourront donc adopter les formidables moeurs occidentaux – entendre américains –, faits de frustrations, de désir pour la Marchandise inassouvi en raison d'une pauvreté extrême chez les uns et d'un néant existentiel chez les autres (riches). Les autres, déjà fort bien occidentalisés – entendre américanisés –, pourront espérer un peu plus atteindre le Graal de l'obésité et des branlettes solitaires. Les capitalistes du Progrès, qui thésaurisent chaque développement d'industries et de centrales à énergie comme un avare moraliste, sortiront l'éternelle excuse de la réduction des coûts et de la pauvreté que permettent de telles constructions. Mais qui peut croire une seule seconde que l'énergie sera principalement consommée par des personnes qui vivent recroquevillées les unes sur les autres dans des immeubles pourris et des favélas gangrénés par la misère et la violence ? Peut-on vraiment penser que la production de richesses induite bénéficiera aux indigents et aux indigènes ?

Comme dit ici : « Partout, les prémices de bouleversements à venir. La crainte d’une raréfaction des poissons, nourriture et source de commerce des aldeias, ces lieux de vie communautaires indiens en aval du barrage. Les doutes sur les terres qui seront inondées en amont, engloutissant certains quartiers d’Altamira, cité amazonienne bouillonnante de 160 000 habitants, autrefois bourg paisible et désormais engluée dans le trafic urbain, gangrenée par la violence et la flambée des prix. » (1) La montée du capitalisme industriel permise par ce productivisme fanatique pourra continuer à engloutir les rares villes et villages épargnées par le système mondialisé. Mafias, violences, viols, alcoolisme, prostitution, trafics de drogue et autres glorieux apports du Divin Marché pourront continuer à s'étendre et à s'immiscer dans les moindres recoins des plus modestes bourgades.

La lutte n'est pas entre les besoins des travailleurs et les besoins des indigènes, entre la société et la nature. C'est une lutte de classe acharnée entre des groupes de personnes qui bénéficient, ou devraient bénéficier, des richesses de l'environnement, et des personnes qui sont assez riches pour s'en passer. La société EST dans la nature, l'Homme n'est pas séparée du cosmos qui l'entoure, il n'est pas « maître et possesseur de la nature », il en est un composant. L'anthropocentrisme d'origine chrétienne a eu le tort de séparer ontologiquement, radicalement, l'un de l'autre, aidant ainsi à créer un imaginaire de rationalisation et d'instrumentalisation de l'une par l'autre. C'est pourtant à un rapport complexe de l'un et l'autre, compris pourtant par de si nombreuses civilisations, que devraient penser les Hommes. Et du reste, ceci s'applique à la relation entre travailleurs et indigènes. Au lieu de les opposer dans une lutte horizontale qui finalement laisse confortables les grandes multinationales et leurs appendices d'État, les uns devraient se rapprocher des autres. Le socialisme authentique, enraciné dans un milieu, aurait énormément à apprendre de la vie des indigènes.

Comme le rappelait José Carlos Mariátegui, inventeur du concept de « communisme inca », « La vitalité du communisme indigène (...) pousse invariablement les indigènes à des formes variées de coopération et d'association. L'Indien, en dépit des lois de cent années de régime républicain, n'est pas devenu individualiste. Et ceci ne vient pas de ce qu'il est réfractaire au progrès, comme le prétend le simplisme de ses détracteurs intéressés. Cela vient, bien plus, de ce que, sous un régime féodal, l'individualisme ne rencontre pas les conditions nécessaires pour s'affirmer et se développer. Par contre, le communisme a continué à être pour l'Indien sa seule défense. L'individualisme ne peut prospérer et n'existe effectivement qu'à l'intérieur d'un régime de libre concurrence. Et l'Indien ne s'est jamais senti moins libre que quand il s'est senti seul. C'est pourquoi, dans les villages indigènes, où sont réunies des familles entre lesquelles se sont brisés les liens des biens et du travail communautaires, il subsiste encore de solides et tenaces habitudes de coopération et de solidarité qui sont l'expression empirique d'un esprit communiste. La communauté correspond à cet esprit. » José Carlos Mariátegui, Essais d'interprétation de la réalité péruvienne » (2)

Le mode de vie des indigènes, aussi critiquable soit-il sur bien d'autres points, possède cependant des germes permettant l'existence d'une société réellement socialiste. Ces germes, liés à une vie faite de lien social fort, de conscience communautaire, ont depuis été perdus par les travailleurs prolétarisés par le capitalisme latino-américain. Ces derniers se sont progressivement assimilés à la culture capitaliste, adoptant une attitude d'indifférence, voire de mépris, par rapport à leurs ancêtres, leur passé, leur nature et leur travail. La perte d'indépendance par l'industrialisation des modes de production implique de fait une perte progressive de la fierté et de l'estime de soi, comme de ses compatriotes. La contestation devient alors bien moins radicale, et la conscience, incapable d'imaginer un autre monde, a tôt fait de se contenter d'un réformisme accompagnant la destruction de l'écosystème. Les indigènes, en tant que possesseur précaire d'un mode d'existence plus ou moins autonome, sont les derniers témoins d'une culture pré-moderne et pré-capitaliste. L'union des indigènes et des travailleurs est désormais le dernier rempart possible à la défaite totale du socialisme autonome dans ces régions, en proie aux assauts répétés du capitalisme dérégulé et aux manoeuvres politiciennes du socialisme d'État. Ce barrage, qui joue fort bien le rôle d'écluse pour le capitalisme, en est la preuve.

(1) http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/04/24/coup-de-machette-dans-l-eau_4406750_3222.html.

(2) José Carlos Mariátegui, Essais d'interprétation de la réalité péruvienne.

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