dimanche 11 mai 2014

Anatole France : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour les industriels. »

On fêtait cette année le centenaire de la Grande Guerre, celle de 14-18. Il est donc bon de se rappeler des grands écrits pacifistes de l'époque. Nous avons dépêché pour l'occasion un vieil article du journal l'Humanité, de l'époque où il était encore indépendant des pressions du nouveau pouvoir bolchévique (et bientôt stalinien). Il s'agit d'une lettre ouverte adressée au directeur de l'Humanité de l'époque, Marcel Cachin, rendant compte d'un ouvrage majeur sur les origines capitalistes de la Première Guerre mondiale.

Anatole France montre ici un visage tout à fait différent de l'idéal européen : un idéal qui n'a rien à voir avec l'européisme lâche et hypocrite des grands industriels et financiers européens, qui se sont toujours cachés derrière la paix pour justifier les avancées de l'Europe du grand Capital. Ils ont une grande part de responsabilité dans les guerres précédentes, et voudraient désormais nous faire croire, drapés de bleu et auréolés d'étoiles jaunes, qu'ils sont les derniers protecteurs de la paix ! Non ! Les seuls vrais européens sont les socialistes historiques, les anticapitalistes et les internationalistes. Le reste n'est que discours et logorrhée idéologiques, servant les intérêts des personnes qui ne veulent s'encombrer de frontières pour des raisons de libre-circulation des capitaux et des marchandises. 

Fernand Braudel disait : « On a le droit d'affirmer que l'Occident, en 1914, AUTANT QU'AU BORD DE LA GUERRE, SE TROUVE AU BORD DU SOCIALISME. Celui-ci est sur le point de se saisir du pouvoir et de fabriquer une Europe moderne (...). En quelques jours, en quelques heures, la guerre aura ruiné ces espoirs. » La guerre fut la victoire des capitalistes sur les révolutionnaires. Ces derniers sont aujourd'hui toujours au pouvoir : comment croire un instant qu'ils défendent les intérêts des peuples, de la paix et de l'Europe ?

« On y verra [dans le livre de Michel Corday les Hauts Fourneaux], notamment (ce dont nous avions déjà tous deux quelque soupçon) que la guerre mondiale fut essentiellement l'oeuvre des hommes d'argent ; que ce sont les hauts industriels des différents Etats de l'Europe qui, tout d'abord, la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en aile leur fortune, en tirèrent d'immenses bénéfices et s'y livrèrent avec tant d'ardeur, qu'ils reuinèrent l'Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde.
[...]
Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mourraient. Il en est de même dans toutes les guerres. Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l'ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour les industriels.

Ces maîtres de l'heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes : des usines, des banques, des journaux. Michel Corday nous montre comment ils usèrent de ces trois machines à broyer le monde.
[...]
Michel Corday montre très bien que cette haine [des peuples ennemis] a été forgée par les grands journaux, qui restent coupables, encore à cette heure, d'un état d'esprit qui conduit la France, avec l'Europe entière, à sa ruine totale. "L'esprit de vengeance et de haine, dit M.Corday, est entretenu par les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas la dissence ni même la tiédeur. Hors d'elle, tout est défaillance ou félonie. Ne pas la servir, c'est la trahir.
[...]
Haïr un peuple, mais c'est haïr les contraires, le bien et le mal, la beauté et la laideur. Quelle étrange manie ! Je ne sais pas trop si nous commençons à en guérir. Je l'espère. Il le faut. [...] L'Europe n'est pas faite d'Etats isolés, indépendants les uns des autres. Elle forme un tout harmonieux. En détruire une partie, c'est offenser les autres.

Notre salut, c'est d'être bons Européens. Hors de là, tout est ruine et misère. »


Anatole France, lettre ouverte à Marcel Mauss, directeur de l'Humanité, publié dans l'Humanité du18 juillet 1922.

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