samedi 17 mai 2014

Zeev Sternhell et philo mag : le bhlisme appliqué à l'histoire des idées

Le dossier du dernier Philosophie magazine, « existe-t-il une pensée fasciste », intéressant au demeurant, nous permet d'apprécier une nouvelle fois les exégèses impitoyables du BHL de l'histoire, j'ai nommé Zeev Sternhell (« Georges Sorel pose, ni plus ni moins, la matrice théorique du fascisme »). Au menu des absurdités érudites :

1) « au tournant du XXe siècle, la modernisation joue non pas en faveur de la paupérisation et de l'aliénation du prolétariat (...) l'évolution capitaliste semble donc, dans ces années-là, plutôt favorable aux ouvriers » : si l'argument est soutenable du point de vue de la pauvreté, la médiocrité de la pensée sociale de Sternhell ici déploie toute sa puissance, en oubliant les nouveaux mécanismes d'aliénation induits par ladite modernisation – de l'extension du salariat aux progrès en matière de travail à la chaîne, en passant par l'aliénation progressive des ouvriers à la culture de masse produite par les industries culturelles du capitalisme (pubs et compagnie)

2) Il n'existerait que trois possibilités après la progressive assimilation de la classe ouvrière à l'ordre capitaliste : la social-démocratie, la révolution pour mais sans les masses d'un Lénine, ou une révolution morale et intellectuelle centrée sur la nation et non plus sur le prolétariat. Exit les formes de révolution prônées par les anarchistes comme en Espagne de 36, les conseillistes en Allemagne de 18, les marins à Krondstadt en 21, les Hongrois en 1956, etc. Trois choix : réformisme, marxisme-léninisme ou fascisme !

3) La caricature grossière et ignorante du penseur Georges Sorel. Comme cité ci-dessus, et comme du reste toute son oeuvre l'affirme éhontément, Sorel se voit amalgamer par Sternhell à de prétendus germes de fascisme. Il développerait une pensée antirationaliste, anti-Lumières, uniquement anti-bourgeoise et certainement pas anti-capitaliste. D'ailleurs, il « ne  vise pas à remettre réellement en cause les structures économiques du capitalisme mais à liquider les valeurs morales et intellectuelles de la bourgeoisie et du libéralisme ». Ce penseur acclamé par des penseurs aussi fascistes que Gramsci, Mariátegui ou Camus a pourtant été l'un des plus grands révisionnistes du marxisme, dont il a cherché à faire évoluer le déterminisme fruste et à déployer les potentialités libertaires.

Les points principaux de sa pensée sont en opposition radicale avec les points principaux du fascisme : Sorel a été de tout temps un anti-nationaliste acharné – contrairement à son disciple Édouard Berth – et partisan absolu de la lutte des classes comme moyen révolutionnaire ; son opposition au capitalisme n'avait d'égal que son dégout pour l'État, pourtant central et total aux yeux des fascistes ; enfin, son moralisme conservateur n'était qu'une conséquence de son analyse éthique de la décadence morale impliquée par le capitalisme, analyse proprement proudhonienne. Si l'on rajoute à cela ses nombreux articles sur la science ou sa défense de la démocratie ouvrière directe – qui montre à quel point il s'était trompé sur la signification du terme « démocratie », qu'il amalgamait à tort à la démocratie bourgeoise représentative – l'on voit à quel point Sternhell s'enfonce le doigt dans l'oeil – probablement bien trop proche du cerveau. Encore une fois, le théorème sternhellien aura fait ses preuves : être antilibéral, c'est être anti-Lumières, donc fasciste. Sorel, dont on connait les paradoxes, en aura une nouvelle fois fait les frais.

4) Le rappel intempestif de l'influence de Sorel sur Mussolini. Cette immarcescible critique, outre son mépris des penseurs de la gauche cités ci-dessus ayant été positivement influencés par Sorel – preuve du caractère inclassable de l'oeuvre du penseur –, oublie surtout qu'un personnage aussi irréprochable que Jean Jaurès ait pu, lui aussi, en son temps, avoir un impact radical sur la pensée de Benito Mussolini. En effet, « Jaurès est repris par la gauche socialiste de Benito Mussolini. Si, encore en 1912, Mussolini juge les Études socialistes comme la synthèse du réformisme, fondé sur l'illusion d'une continuité entre la démocratie et le socialisme (1), deux ans après, dans sa revue théorique L'utopia, il commence à considérer de façon plus positive Jaurès ; à l'occasion de son assassinat, le futur duce dira que "dans les derniers temps, Jaurès s'était rapproché d'une conception révolutionnaire du socialisme" (2). Jaurès restera très important pour Mussolini même après sa rupture avec le PSI et dans les premières années du Popolo d'Italia. Cette période est en effet caractérisée par la recherche, de la part de Mussolini, d'un nouveau modèle de socialisme, capable de conjuguer le socialisme et la nation. Jaurès est ainsi considéré par Mussolini comme un inspirateur post-mortem de l'union sacrée, et, avec L'Armée nouvelle, comme le premier théoricien d'un véritable socialisme national. (3) » (4)

(1) Cf. B. Mussolini, La crisi dell'inazione, « Lotta di classe », 6 avril 1912.
(2) B. Mussolini, Giovanni Jaurès, « Avanti », 5 août 1914.
(3) Cf. U. Brand, Benito Mussolini et l'armée nouvelle, « Cahiers Jean Jaurès », 51, 1973-74, pp. 5-10. Cf. aussi la brochure de B. Mussolini, Socialismo e difesa armata della patria nel pensiero di Jaurès, Milan, Unione generale insegnanti, Bocconi, 1917.
(4) Patrizia Dogliani, Marco Gervasoni, « Jaurès, le socialisme italien et les images de l'État » in Jaurès et l'État, colloque international - Castres 1999, p.230-231.

1 commentaire:

  1. Bravo ! A vous lire, on est tout de suite convaincu par ce que l'on sent être chez vous une parfaite maîtrise du sujet. On voit tout de suite, à lire vos intelligents commentaires que vous avez lu avec une profonde attention l'historien Zeev Sternhell.

    A quand un débat entre lui et vous ?

    RépondreSupprimer