mardi 15 juillet 2014

L'Eurocorps, les Américains, l'armée et la lutte des classes

Voici un inquiétant article à plusieurs points de vue. Tout d'abord, le point évident : l'impérialisme effronté des Américains, encore et toujours tapis quelque part, prêts à bondir sur la moindre faille de l'Europe pour s'y insérer et commencer le long travail d'infiltration. Après l'espionnage, l'accès à nos données bancaires, la soumission des décisions économiques au FMI (possession de fait des USA) et le Grand Marché Transatlantique, les Etats-Unis veulent intégrer l'ébauche d'armée européenne. N'est-ce pas logique ? Après tout, l'Europe est toute entière vouée à la subordination coopérative aux États-Unis, comme l'atteste le fait que 22 pays de l'Union soient aussi membres de l'OTAN. Comme le TAFTA, ceci ne serait pas une rupture mais une continuation ainsi qu'une radicalisation.

Mais cependant ce n'est pas le point le plus inquiétant. L'auteur, dans son européisme béat, fait mention des activités ainsi que des échecs de cet organisme opaque et peu connu. Il fait alors acte de piété en espérant une « armée européenne », dont l'Eurocorps serait une ébauche ou une première étape. Et quand on connaît l'histoire de la construction des Etats-nations en Europe, on ne peut que frémir devant cette perspective. En effet, c'est notamment à l'aide d'une armée centralisée et appartenant tout d'abord au Roi (avant d'appartenir à la Nation) que la royauté française a pu s'imposer à la fois aux aristocrates et aux communautés locales. Et quand la modernité, avec ses révoltes et ses révolutions ouvrières, prit le pas sur l'Ancien Régime, l'armée fut l'outil principal des bourgeois afin d’assoir leur ordre sur le prolétariat. Elle fut régulièrement présente lorsque les forces de l'ordre étaient dépassées par les insurrections populaires, et fit un bain de sang en 1871 quand ses troupes versaillaises prirent d'assaut les barricades des gens du peuple. « Le bilan total de la Semaine sanglante est d'environ 20.000 victimes, sans compter 38.000 arrestations. » (Hérodote.net)

On voit bien que la création d'une corporation militaire européenne a pour souverain objectif de pallier à l'une des principales faiblesses de l'Union européenne : son absence radicale d'outil d'action armée. Création flottante et purement juridico-économique, elle n'a pu jusque là que s'imposer à coups de textes, profitant de la servilité des nations pour régner sans force. Comble du comble, « la BFA [brigade franco-allemande] est très utilisée, mais mal, c'est-à-dire pas sous la bannière européenne ; elle est projetée sur des mandats nationaux ». La création d'entités militaires européennes, sous la bannière de l'Union européenne et non sous celle des nations participe d'une volonté qui parcoure l'UE dans toutes ses institutions : la création de corps qui ne se reconnaissent plus dans la nation d'origine de ses membres, mais bien dans un tout supérieur aux parties. Tel est l'objectif plus ou moins avoué d'un programme comme Erasmus (la formation d'une élite européenne) ; telle est la conséquence des logiques bureaucratiques qui sous-tendent ses institutions, qui produisent ensuite des fonctionnaires européens de plus en plus détachés de leur pays natal, des hommes politiques qui pensent à l'intérêt de l'Union européenne avant de celui des peuples européens, et encore moins du peuple dont ils sont issus. Toute bureaucratie cherche à se protéger et se renforcer, la bureaucratie militaire européenne cherche cela à tout prix, afin de supplanter les bureaucraties militaires nationales.

Mais rappelons plusieurs choses qui rendent le cas encore plus problématique. Tout d'abord, l'armée européenne progresse dans un environnement où la majeure partie des armées occidentales a abandonné le service militaire (seule l'Autriche et la Finlande l'ont gardé parmi tous les pays de l'Union, la France l'ayant suspendu en 1997). Or, la conscription était l'un des derniers liens qui reliait l'armée au peuple dont elle était censée prendre la défense. Comme le rappelait Machiavel, un peuple et une cité ne sont souverains qu'en ce qu'ils sont capables de s'appuyer sur des « armes propres ». L'armée d'Ancien Régime était bel et bien une armée de métier, de professionnels, tandis que l'armée locale des cités antiques, de la Suisse de la Renaissance, des révolutionnaires de 1789 et des républicains espagnols de 36 était une armée de conscription. La conscription est un héritage républicain, dévoyé par l'État bourgeois, mais dont le fondement est foncièrement démocratique, à l'inverse de sa concurrente – et la constitution de milices révolutionnaires n'étant qu'une des multiples formes (de loin la plus démocratique et populaire) que put prendre la conscription dans l'histoire. C'est pour cela, entre autre, qu'elle a été progressivement remplacée par des forces professionnalisées, soit la force du capital et du travail qui lui est soumis. 

Chamayou a très bien montré comment cette substitution, tout d'abord de professionnels aux forces vives de la nation, et ensuite de drones aux êtres humains tout court, a participé de l'éternelle lutte des classes ainsi que de « l'autonomisation sociale et matérielle accrue de l'appareil d'État » (Théorie du drone, La Fabrique). Les travailleurs possédaient alors un levier de décision par le simple fait qu'ils donnaient leur vie dans la participation au fait guerrier. Citant Barbara Ehrenreich, il dit ainsi : « L'histoire du Welfare State s'articule à celle du Warfare State. Comme l'explique B.Ehrenreich : "Les 'États-providence' modernes, aussi imparfaits soient-ils, sont en grande partie des produits de la guerre – c'est-à-dire des efforts des gouvernements pour apaiser les soldats et leurs familles. » (Idem) En étant d'abord remplacé par des militaires payés, puis ensuite par des machines, ils ont perdu cet avantage, et se sont faits ainsi prendre le peu d'influence qu'ils avaient sur les décisions militaires, tout en laissant ainsi les gouvernants mains libres totales pour s'engager dans des guerres dont ils n'ont plus vraiment à rendre compte au peuple.

Ce détour théorique aidant, l'on se rend vite compte de la nocivité présente des développements de l'art militaire, ainsi que de l'autonomisation de l'armée partout en Occident. Nul doute qu'une éventuelle armée européenne suivrait cette progression au lieu de la rompre, tant l'Union européenne vient puiser ses dirigeants dans les élites influencées par les doctrines anglo-saxonnes, libérales et atlantistes. Si l'Union européenne n'a pas combattu la mondialisation mais au contraire prolongé et accentué cette dernière, pourquoi irait-elle enrayer un mouvement de fond dans les armées européennes nationales ? Et cependant, les armées nationales ont encore à se préoccuper – très modérément – des élections nationales et des mouvements sociaux qui prennent place dans les divers pays européens. Imaginons maintenant une armée européenne dans l'état actuel des choses. Quels seraient ses contrepoids au sein de l'UE ? Des élections ? La commission et les deux conseils ne sont pas élus ; le parlement européen est ignoré par les peuples européens tout en n'ayant que très peu de pouvoir de décision. Des mouvements sociaux ? Aucun mouvement social ne se fait à l'échelle de l'Europe, si ce n'est par effet d'écho suite à une révolution. Tous prennent assises dans des réalités particulières. Et c'est donc bien d'une révolution qu'il faudrait pour s'opposer à des décisions militaires impopulaires prises par l'État-major européen. 

L'Union est foncièrement technocratique, bureaucratique et anti-démocratique ; elle est par ailleurs de souche capitaliste, d'inclination anglo-saxonne, géopolitiquement atlantiste et économiquement ordolibérale. Que l'on visualise les désastres qu'elle pourrait faire avec une armée en sa possession : c'est le film dystopique que nous proposent les européistes. S'en préoccuper, c'est se préoccuper de la démocratie ; s'y opposer c'est faire acte de lutte des classes.


1 commentaire:

  1. Il gèlera en enfer avant que l'UE ne se dote d'une armée commune (digne de ce nom). La présence des Etats-Unis (ou pas) dans l'Eurocorps en tant que menace pour l'avenir de ce que certains présentent comme une ébauche d'une armée européenne est donc une question purement théorique. Si la position impérialiste des Etats-Unis vis-à-vis de l'UE ne fait guère de doute, il faut aussi voir la position des Européens eux-même par rapport à la présence américaine sur le vieux continent: veulent-ils vraiment en être débarrassés? Les anciens satellites de l'URSS ne demandent pas mieux qu'une présence massive de troupes américaines pour dissuader une Russie ragaillardie de reprendre pied dans son ancienne zone d'influence. Les pays d'Europe occidentale et leurs opinions publiques sont aussi globalement favorables au maintien de bases américaines. En réalité il n'existe aucune volonté politique de renverser la tendance et ce n'est certainement pas l'Eurocorps qui constituera un début de changement. L'idée qu'une armée européenne de métier au service d'une UE technocratique et au service du grand capital puisse constituer un outil d'oppression des masses populaires (par comparaison à l'état bourgeois du XIXème siècle) me parait dès lors tout aussi théorique. Ce n'est pas tant la nature de l'état qui est décisive dans son caractère répressif ou pas: c'est, selon moi, sa volonté de l'être ou pas et donc les moyens qu'il met pour l'être. Pour rester dans le champ de la comparaison, les pays de l'ex-Bloc de l'Est, qui n'étaient pas moins bureaucratiques que l'UE, possédaient d'immenses armées de conscrits qui ne servaient bien entendu pas le grand capital, mais on pouvait aussi difficilement prétendre qu'elles étaient les garantes de la volonté populaire. Depuis la Deuxième Guerre mondiale les Européens ont appris à vivre en vassaux de part et d'autre du rideau de fer et ont même trouvé certains avantages dans cette condition. La seule volonté de renverser la vapeur se manifeste dans l'Est de l'Europe où les opinions publiques et les classes politiques rejettent la domination russe, et pour ce faire ils sont prêts à être les vassaux les plus fidèles des souverains outre-atlantiques. Si volonté de se débarrasser de l'omniprésence américaine en Europe il y a, elle est très discrète (dissimulée?) et elle est complètement inhibée par la méfiance que les grands états européens ont les uns envers les autres (l'espionnage industriel et militaire est bel et bien une réalité parmi les pays européens pourtant alliés) et, pour certains, par l'illusion d'être des puissances "moyennes". Je reprendrai donc à mon compte les propos de Radoslaw Sikorski qui disait qu'il craignait moins les missiles et les tanks allemands qu'une passivité allemande: je crois que cela vaut en réalité pour la plupart des pays européens.

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