mercredi 9 juillet 2014

Patrick Vassort : « L'homme n'est pas devenu obsolète, mais superflu »

« Patrick Vassort : Même si mon point de vue est influencé par les analyses de Günther Anders, je ne pense pas que l'homme soit devenu obsolète uniquement à cause du déferlement technique ou du déferlement des machines, car ce serait oublier la logique interne du développement du système capitaliste. Cette logique du capitalisme a trois caractéristiques fondamentales : premièrement, c'est celle de l'accumulation sans fin du capital, deuxièmement la rationalisation de la vie et, troisièmement, l'arrimage des techniques et des sciences à cette accumulation et à cette rationalisation.

Au fond l'homme n'est pas devenu obsolète en soi, mais superflu. C'est une grande différence. L'obsolescence, c'est reconnaître le fait que dans un système, le capitalisme par exemple, un objet (qui peut être un vêtement, une voiture, ou dans le cas qui nous intéresse, un homme) puisse avoir une efficacité reconnue jusqu'à un certain moment dans le temps, puis cet objet n'est plus suffisamment efficace : il devient donc obsolète. Nous sommes aujourd'hui passés à une autre étape : l'homme est en train de devenir superflu, non pas parce qu'il aurait seulement perdu son efficacité mais surtout parce qu'il perd sa propre humanité, sa capacité de penser, son autonomie. Ce qui le constitue en tant qu'humain disparaît : toute sa dimension libidinale, négative, les aléas de la vie... Nos sociétés fonctionnent selon les seuls principes de l'efficacité, de la productivité, de la rationalité. On ne veut plus laisser se réaliser la rencontre avec le hasard, on n'a de cesse de le faire disparaître alors que la vie elle-même est née du hasard, est liée au hasard. Le fantasme absolu, avec la perspective de la transhumanité, c'est de devenir immortel, de faire disparaître les hasards "pathologiques" de la vie et de sa propre mort. Or dans un système dialectique il ne peut y avoir de vie que si la mort existe. Avec le fantasme de la santé parfaite, on lutte y compris contre l'acceptation de la mort. L'humanité, qui se définit par l'incroyable hasard de l'existence même de la vie, devient superflue quand elle fait disparaître sa propre négation, la dimension dialectique, le hasard de la mort, pour laisser place au triomphe de la rationalité.

Quand l'homme n'a plus la distance nécessaire pour vouloir rester un homme, mortel, vulnérable, nous entrons dans une nouvelle dimension anthropologique. Dans ce système capitaliste qui fait primer les principes de compétition et d'élimination de l'autre, on lutte pour une rationalité insturmentale perpétuelle, la maîtrise de toute forme de nature, arrimée à la technique.

Même les projets d'homme "augmenté" par la technique sont de plus en plus acceptés. On assiste à un glissement, qui s'observe dans un discours que l'on entend partout et tout le temps, selon lequel "la technique n'est pas mauvaise en soi, elle est ce que l'homme en fait, et elle peut toujours nous être bénéfique".

Pardonnez-moi l'expression, mais c'est un discours pour crétins. Lorsque les Allemands ont sorti de leurs usines les chars Panzer, qui étaient plus rapides, plus puissants, mieux cuirassés, techniquement plus performants que les autres, est-ce qu'ils pouvaient promettre un avenir meilleur ? Le sens donné à la technique n'est pas simplement orientée par l'utilisation potentielle et imaginaire que les hommes ont de celle-ci, elle est surtout orientée par ses capacités intrinsèques et la philosophie dominante ; pour ce qui nous concerne : le capitalisme. Il n'y a pas à tergiverser : lorsque nous créons un appareillage technique, il nous faut un minimum de responsabilité. Les lobbies de l'industrie et tous les gouvernements européens nous disent que la technique, les sciences, le développement, c'est toujours bon en soi. Ce discours est repris dans les médias, absorbé, et devient un lieu commun. Mais il faut remettre en cause l'innovation et ses applications, faire jouer et se former au principe responsabilité.

Désormais, il semble que tout ce qui nous met en relation avec la technique nous fait perdre notre emprise sur notre propre vie qui, petit à petit, est gérée par d'autres et surtout par des machines. Cette dépendance à la technique rend l'homme non seulement dominé, mais superflu. L'informatique et les nanotechnologies vont bientôt gérer totalement nos emplois du temps, notre "travail", nos rencontres amoureuses et amicales, nos besoins et nos achats, notre santé, notre reproduction...

Et la superfluité de l'homme est aussi politique et économique. Toutes ces dimensions sont liées. Par exemple, quand on fait échouer un bateau hautement toxique en Inde ou ailleurs pour le désamianter, on se moque de savoir ce que deviennent les autres, ceux qui le démantèlent. Et on fait pareil avec les téléphones portables, les ordinateurs... Les régions les plus riches de la planète polluent les régions les plus pauvres, tout en se moquant de la survie même des hommes les plus pauvres, devenus des sujets politiques superflus. Je pourrais prendre un autre exemple du développement de la superfluité : la dette. L'endettement est aujourd'hui délirant, il ne correspond à rien, ce que ne sont que des chiffres auxquels ne peut correspondre aucune richesse matérialisée et cela signifie que par leur travail les populations remboursent du virtuel. Mais avec la dette, les plus riches tiennent les plus pauvres sous leur coupe et les rendent superflus.

Quand la superfluité de l'homme est à la fois politique et économique, technique et scientifique, on obtient une situation compliquée, de souffrance et je ne vois pas comment on peut imaginer nue suite, alors que la masse est disséminée en individus isolés qui ne se reconnaissent plus que comme isolat. La grosse difficulté, c'est de trouver le vecteur permettant de réunir ceux qui refusent ce que nous sommes en train de vivre, ce que nous devenons, pour se regrouper et lutter ensemble tout en tenant compte des différences.

Certains écologistes (et je ne pense pas aux Verts) ont de bonnes réflexions dans cette optique : lutter contre toutes les formes de consommation outrancière, économiser ce que nous avons, relocaliser. Relocaliser, ce n'est pas seulement produire et consommer localement contre la mobilité des marchandises et les flux de capitaux, mais aussi relocaliser la culture, et je dirais même la langue. Car on n'arrive à penser qu'avec une langue construite, maîtrisée, précise, complexe. C'est ainsi que nous pouvons nous enraciner dans une humanité de langue, en revendiquant un droit à la différence avec un arabe, un anglais, un allemand, ou un français littéraires, complexes et vivants. Et il ne s'agit surtout pas de nationalisme mais bien d'humanisme car la relocalisation n'est pas un problème de frontières ou d'État-nation : Hegel disait que l’universel, c'est la totalité des différences et celles-ci n'ont que faire des frontières. Quand tous les peuples discuteront un charabia proche de l'anglais des affaires, quand les transports, les sciences et la technique, la télé auront unifié toutes les cultures, qu'un Indien, telle une marchandise, deviendra l'équivalent économique, politique, culturel, d'un Français ou d'un Mexicain, dans une forme de conformisme et d'indifférenciation généralisés, alors l'homme sera devenu définitivement superflu. »

« La Machine a-t-elle tué l'homme ? », entretien croisé avec Patrick Vassort (auteur de l'Homme superflu (Le Passager clandestin, 2012), Jean-Michel Besnier et Juliette Grange. Publié dans La Décroissance, n°110, juin 2014, p.14.

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