jeudi 11 septembre 2014

Le legs d'un homme condamné – texte pour les 40 ans de la mort de Salvador Allende

« Il y a deux langages au Chili, mais aussi deux pays : celui des vainqueurs qui ont tiré bénéfice d’un pays en foulant aux pieds tous les droits syndicaux et sociaux un pays où le soupçon et le mouchardage suffisaient pour avilir, emprisonner, assassiner, exiler ou se sont contentés de miettes en échange de la possibilité de caqueter des euphémismes tels que régime militaire, excès, autoritarisme et, dans le plus lamentable des cas, de jouer les prophètes ayant prédit la cassure institutionnelle du gouvernement d’Allende. L’autre Chili est celui des perdants, [...] le Chili de ceux qui osèrent rêver leur petite révolution, et l’ont payé très cher, mais dont les survivants continuent à rêver d’une justice sans euphémismes, du droit d’appeler pain le pain et vin le vin. »
Luis Sepúlveda


Le 11 septembre 1973, un homme est mort, retranché dans son bureau. Salvador Allende Gossens, président chilien, subit les assauts inlassables d'une armée parjure et félonne : les obus éclatent, les munitions jalonnent un sol qui lui semble se dérober à ses pas. Il vit ses derniers instants. Quelles pensées traversent sa tête à ce moment-là ? Nous n'en savons rien, tout juste pouvons-nous supputer qu'elles allaient à ses proches, dans un élan d'intimité qui ne concerne plus que ces derniers. Nous ne connaissons que l'homme public, l'homme de l'action politique ; soyons modestes et contentons-nous en. Car en l'occurrence, nous savons à qui sa parole publique s'adressait, au moment fatidique : « Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! ». Cerné par l'armée d'un futur tyran, sorte de rencontre entre Brutus et Judas et militaire ayant trahi à la fois son peuple et son ami – c'est Allende qui nomma Pinochet commandant en chef de l'armée –, ce bon vivant au regard paisible, docteur issu de la grande bourgeoisie, dans une décision ultime, opta pour le suicide héroïque. Né Chilien, il mourut en Romain, une balle du kalachnikov offert par Fidel dans la tête. Nous célébrons ce 11 septembre 2013 le quarantenaire de ce décès, qui laissa une trace indélébile sur l'histoire du Chili, de l'Amérique latine et du monde entier.

Mais qu'en tirer comme leçons ? Quel regard porter sur cet évènement tragique ? Les hommes aiment les idoles, ils les mettent sur un piédestal, bien souvent pour mieux les enterrer. Il y a l'homme, et il y a la légende, et si la gauche aime les héros sacrificiels – de Jaurès à Gramsci – une histoire vivante ne saurait s'épargner le devoir de critique qu'implique toute figure majeure. Salvador Allende mérite mieux que les encens et les hosties : sa mémoire demande un respect critique. Il faut se souvenir pour mieux agir, car aujourd'hui encore toute sa politique peut nous apprendre sur le devenir de l'idéal socialiste. Et tout d'abord par le caractère exceptionnel de son socialisme. Dans une région tourmentée par les guerres civiles et la main invisible – tant du marché que de la CIA américaine – le gouvernement d'Unité Populaire dirigé par Allende choisit avec énormément de courage une voie de changement pacifique et démocratique. Oh !... Cela peut paraître anodin à nos yeux d'Occidentaux, et plus particulièrement aux jeunes générations qui n'ont vécu ni guerre ni révolution, mais dans le contexte de guerre froide où les USA, l'URSS et le grand frère cubain lorgnaient tous sur ce pays, ce fut une prise de risque décisive. Le socialisme chilien entra dans le XXe siècle écartelé entre le modèle capitaliste libéral en voie d'hégémonie – le laisser-fairisme qui produisit ces sombres Chicago boys – et la voie marxiste-léniniste d'une dictature de parti unique. Salvador Allende, conscient des enjeux qu'impliquait son élection, se lança contre toute attente dans une troisième voie, qu'il désigna par le socialisme libertaire, démocratique et pluripartite (discours du 21 mai 1971).

A cela s'ajoute un élément crucial, qui explique en partie le succès relatif de ce socialisme. L'Unité Populaire put vaincre momentanément ses adversaires grâce à un appuis solide de mouvements populaires. Je me souviens encore de ces images de stades de foot remplis par des personnes de toutes origines sociales, bondés de travailleurs venus faire de la politique... Allende remplit les stades de citoyens quand Pinochet les remplit de prisonniers ! C'est aussi cela qu'il faut prendre en considération : le président Allende avait compris qu'une victoire purement électorale était une illusion, une victoire virtuelle. Sans troupes pour le défendre, sans un appuis populaire, le socialisme ne pouvait triompher. Depuis les comités d'Unité Populaire qui précédèrent les élections de 1970 jusqu'aux « cordons industriels » – réminiscences des soviets autogérés qui s'établirent en réaction aux manoeuvres opérées par les milieux de droite après octobre 1972 (boycotts et lock-out patronaux, indépendants et camionneurs en grève,...) – on peut ainsi observer l'importance majeure de la présence d'un peuple concerné par ses intérêts et cherchant à participer activer à la politique. Un grand homme n'existe pas sans un grand peuple. Et face à cette unité populaire se dressa une alliance terrible dans son symbolisme même. La haute hiérarchie de l'armée, de l'église catholique et du gouvernement américain, avec en clercs des évêques, des économistes et des officiers, furent vents debout contre le « péril rouge ». Chocs séculiers : laïcité contre cléricalisme, mandat populaire contre « mandat divin », président de la République contre « chef suprême de la nation », la guerre civile chilienne est symptomatique d'une lutte qui existe depuis que les petits affrontent les grands et que la liberté s'oppose à l'oppression.

Outre cet aspect politique, la force de ce gouvernement socialiste passait aussi par des mesures socio-économiques. Les petits avant tout. De nombreuses réformes furent ainsi entreprises pour venir en aide aux plus faibles et aux plus misérables. Point de justice sans justice sociale, ce docteur en savait quelque chose, et l'une des premières mesures que prit le gouvernement fut de distribuer du lait gratuit aux enfants, afin de rompre avec la malnutrition systémique touchant les enfants des plus pauvres. D'autres mesures, plus emblématiques et sans doute plus colossales, permirent à Salvador Allende et à son gouvernement d'assurer une meilleure vie à leur peuple : légalisation du divorce, extension de la sécurité sociale, nationalisations massives (et notamment des matières premières, dont le cuivre – chose que bon nombre de gouvernements actuels devraient et devront sans doute méditer), augmentation des salaires, réforme du système de santé, éducation publique renforcée, le tout en maitrisant (provisoirement certes) l'inflation. Et c'est là où ce gouvernement infligea une magistrale gifle aux détracteurs du socialisme ! Loin des billevesées colportées agressivement par une nuée de perroquets perchés sur les chaires des facultés d'économie, la justice sociale enveloppait une politique économique efficiente comme un fourreau son sabre. Réduction du chômage, réduction de l'inflation pendant la première année, permirent de témoigner du bien-fondé rationnel d'une politique de distribution des richesses.

Cependant ne nous leurrons pas. Comme toute entreprise humaine, celle d'Allende eut aussi des défauts. Notons d'emblée qu'elle débuta déjà comme une tragédie, avec un ensemble de forces vouées à déterminer la fin inéluctable du gouvernement d'Unité Populaire. Ce pouvoir eut à prendre en compte un nombre incommensurable de variables pouvant le faire échouer dans ses actions, à commencer par un tiraillement entre une gauche radicale et un centre démocrate-chrétien puissant. Comment séduire l'une et l'autre force ? La polarisation politique entraina une disparition du centre, et les démocrates-chrétiens furent poussés par la force des choses à rejoindre la droite radicale. Cette dernière mit à l'épreuve l'espoir démocratique du président, et peut-être peut on reconnaître une certaine naïveté quant à sa volonté irrémédiable de laisser agir des mouvements cherchant à déstabiliser un pouvoir pourtant légitime, au nom même de l'idéal démocratique. Enfin, comment ne pas mentionner l'erreur cruciale concernant le rapport à l'armée ? L'absence de politique militaire pour défendre le gouvernement se révéla fatale, et la mort du général loyaliste René Schneider ne permit pas un réveil des consciences. Le fait militaire, cet éternel point aveugle de la gauche.

En tout et pour tout l'aventure d'Allende dura 3 ans. 3 ans au court desquels les luttes s'enchainèrent, les espoirs roulant sur une montagne russe pour terminer en encéphalogramme plat. On ne sait que trop bien la conclusion de ce court moment d'effervescence... Des années de répression sanglante, de chasses à l'homme rouge, et la destruction systématique des acquis sociaux avec la bénédiction du gouvernement américain et des disciples de Friedman. Le mur de l'Argent fut trop fort pour les forces révolutionnaires. Qui sait ce qu'il serait advenu si ces dernières n'avaient pas perdu ? Comme le rappelait Walter Benjamin, « L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. » Et le souvenir d'Allende fut méthodiquement effacé de la conscience populaire du Chili. Fort heureusement, elle y survit encore, et réside autant dans ces étudiants mobilisés contre l'éducation néolibérale que dans ces résistants exilés. Le gouvernement de Lula s'est lui-même inspiré de l'Unité Populaire ! Non, l'héritage d'Allende n'est pas mort, et on n'enterre pas un vivant impunément. Le moment viendra où ses leçons porteront fruits. « Alors nous irons réveiller / Allende Allende Allende Allende ».

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