dimanche 5 octobre 2014

Le cheval de Péguy. Un mystère. – Extraits

Très agréable découverte que cet opuscule sur Charles Péguy, rédigé par un auteur dont le nom – Jean-Luc Seigle – n'est pas sans rappeler les origines populaires, rurales de ce premier. L'auteur, sans expertise ni ésotérisme, mais avec la rigueur et le goût du travail bien fait, parle de son Péguy. Un Péguy de profane, mais un Péguy ami et avec un air de famille ancestral – on croirait lire un texte écrit des deux siècles comme on écrit avec deux mains : une plume tenue par le XIXe et une autre par le XXIe. Seigle décrit à travers ce poète paysan le peuple de France, et vice-versa. Randonnée dont les chemins nous mènent aux personnages principaux de la vie de cet écrivain français au parcours si particulier : sa mère, son meilleur ami Marcel et Jeanne d'Arc. Un questionnement récurrent, à l'allure paradoxal de prime abord : quel est le nom du cheval de la pucelle d'Orléans ? Interrogation à l'apparence insoluble, et pourtant la réponse est là. Le cheval de Jeanne n'a pas de nom, car il s'agit du peuple de France. Le peuple des pauvres, des pauvres créateurs de vertu, pauvres qui soutinrent la visionnaire contre les Rois et l'Église. Extraits d'un ouvrage à lire, que l'on soit passionné de Péguy ou non.

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« La poésie il la connaissait sans savoir que c'était de la poésie. La poésie est d'avant sa naissance. Partout. C'est qu'elle remonte du Moyen Âge cette poésie-là. Elle est d'une antiquité visible dans la maison des rempailleuses. Elle est une éternité qui abolit le temps au point de rapprocher le temps de Jeanne de son temps à lui. La même poésie dans le four à pain, dans la croûte du pain bien cuit sur la table, dans les bols de soupe qui fument. Elle est dans le feu, dans l'âtre, dans les chaises qu'il faut rempailler, dans le mouvement de la faux, dans le silence de la faux qui coupe la luzerne et le blé, dans les labours et les chevaux de trait qui peinent comme ils peinaient au temps de Jeanne. La poésie est dans le biniou qui joue les mêmes ritournelles ; elle fait toujours danser et taper les sabots sur la même terre battue, qui à force d'être battue par les sabots depuis des siècles ne se soulève plus. C'est la seule différence avec le temps de Jeanne. Sinon, la poésie est toujours une respiration de tous les jours, elle est aussi dans les mains abîmées de sa mère, dans les jupes longues et noires de sa mère, dans ses cheveux fatigués ; la poésie est dans le rempaillage des chaises que sa mère et sa grand-mère rempaillent, dans la vieillerie de sa grand-mère qui a des mains d'homme. La poésie a des mains d'homme. » (p. 30)


« Sa grand-mère, rempailleuse elle aussi, lui a dit deux, trois choses sur la poésie en lui parlant des choses simples de tous les jours et de tous les temps. Elle lui a dit toutes les métamorphoses : du jardin à la soupe, des champs de blé au pain, des bêtes à la viande, des épis de seigle au rempaillage des chaises. Elle lui a raconté comment raccommoder les choses et le temps, elle lui a montré comment rapiécer la vie tout en souriant. Personne ne sourit mieux que les pauvres gens. Mais attention, ni bienheureux béats, ni innocents idiots. Que peuvent-ils opposer d'autre au malheur pour le dérouter ? Les pauvres rempailleuses croient divinement qu'un jour les pauvres ne seront plus pauvres, qu'ils seront sauvés au ciel comme ils commencent à être sauvés sur la terre de la République. La République est l'expression parfaite du songe éveillé du Fils de Dieu : les derniers qui deviendraient les premiers. C'est sûr, les fils rêvent mieux que les pères. C'est pour ça qu'il est permis de croire que Charles peut devenir le premier à l'école. Ca, ce serait la preuve absolue.

Alors,

il est premier. » (p.34-35)

« Les bonnes oeuvres sont le remède aux désoeuvrements des bourgeoises, et c'est grâce aux bonnes oeuvres que la charité peut s'exprimer sans limite. Aujourd'hui on fait du social. Cela fait du bien à tout le monde, aux pauvres qui deviennent un temps moins pauvres et aux bourgeoises qui évitent la neurasthénie qui les guette ou la folie qui les tourmente. Si faire le bien est la meilleure manière de rassurer le ciel, c'est aussi la meilleure manière d'accomplir une mission bien plus secrète, hier comme aujourd'hui. Ne surtout pas faire sortir les pauvres de leur condition. Les garder en l'état, tout le temps, toute la vie, tous les jours de toute la vie, pour que ces dames les plaignent, les secourent pendant uqe leurs maris les tuent à la tâche et s'enrichissent sur leur dos. C'est qu'il en faut des pauvres pour remplacer les pauvres qui meurent au travail comme des bêtes de sommes. La bourgeoisie de la République le sait et le répète, hier comme aujourd'hui : les derniers seront les premiers. Sa mère le dit aussi, mais ici, sur la terre. Alors que la bourgoieise au pouvoir envisage la réalisation de cette prophétie au ciel sinon ils l'exécuteraient sur la terre. C'est tellement mieux au ciel et cela dure tellement plus longtemps. C'est incroyable comme la bourgeoisie connaît la grandeur du ciel. Et Dieu qu'il faut que le ciel soit vaste pour y fourrer tout ce qu'elle ne peut envisager sur la terre. Mais la bourgeoisie immonde et immorale ne s'en tient pas là. C'est qu'en plus, il lui faut de la vertu, hier comme aujourd'hui.

 Alors,

si l'on ne fait pas mieux reluire l'argenterie qu'avec des haillons de laine, on ne trouvera jamais rien de mieux pour faire reluire la vertu que la pauvreté. Toute la bourgeoisie le sait. Humbles, la casquette à la main, les pauvres consentent à cette tâche qui leur semble si grande. Ils sont irréprochables parce que la chaîne est au coeur disait Jaurès. Et la voix tonitruante et ensoleillée de cet homme du Tarn parvient de plein fouet aux oreilles de l'étudiant Péguy. Elle porte dans son coffre puissant les voix du peuple qui souffre. Tout ce qui blesse Charles, la pauvreté, et la misère surtout avec ses souffrances et sa saleté sont partout dans les villes, partout en France, partout dans les usines. Les croyances de sa mère et de l'école de la République protégeaient de tout ce désastre de la société. » (p.65-67)

« Si c'est au désordre que l'on reconnaît la maison des pauvres gens, comment le nouvel ordre socialiste pourrait-il les représenter. C'est à l'ordre que l'on reconnaît la maison des bourgeois uqi intéressent tant la littérature et le socialisme. La bourgeoisie a incroyablement besoin de propreté, elle n'est pas contre un peu de socialisme non plus, pourvu qu'il soit propre et modeste comme ces dames qui font les bonnes oeuvres. La propreté c'est dans la nature de la bourgeoisie pas du socialisme. Mais si la bourgeoisie aimait autant la propreté qu'elle le prétend, le rangement et l'ordre, les bourgeois vivraient tous comme des moines avec trois fois rien, juste l'essentiel. Mais non, ils vivent dans des maisons, de grosses maisons, bourrées de beaux meubles, de rideaux, de tableaux, de bibelots et dans une propreté impeccable, pas un grain de poussière, grâce au dur travail des bonnes à tout faire si mal payées. » (p.92)

Le cheval de Péguy. Un mystère, Jean-Luc Seigle, éditions Pierre Guillaume de Roux.


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