samedi 22 novembre 2014

« L'expérience prolétarienne » de Claude Lefort – Extrait

« Il n’y a guère formule de Marx plus rabâchée : "l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes". Pourtant celle-ci n’a rien perdu de son caractère explosif. Les hommes n’ont pas fini d’en fournir le commentaire pratique, les théories des mystificateurs de ruser avec son sens ni de lui substituer de plus rassurantes vérités. Faut-il admettre que l’histoire se définit tout entière par la lutte de classes ; aujourd’hui tout entière par la lutte du prolétariat contre les classes qui l’exploitent ; que la créativité de l’histoire et la créativité du prolétariat, dans la société actuelle sont une seule et même chose ? Sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté chez Marx : "De tous les instruments de production, écrit-il, le plus grand pouvoir productif c’est la classe révolutionnaire elle-même" (1). Mais plutôt que de tout subordonner à ce grand pouvoir productif, d’interpréter la marche de la société d’après la marche de la classe révolutionnaire, le pseudo-marxisme en tous genres juge plus commode d’assurer l’histoire sur une base moins mouvante. Il convertit la théorie de la lutte des classes en une science purement économique, prétend établir des lois à l’image des lois de la physique classique, déduit la superstructure et fourre dans ce chapitre avec les phénomènes proprement idéologiques, le comportement des classes.

Le prolétariat et la bourgeoisie, dit-on, ne sont que des "personnifications de catégories économiques" – l’expression est dans le Capital — le premier celle du travail salarié, la seconde celle du capital. Leur lutte n’est donc que le reflet d’un conflit objectif, celui qui se produit à des périodes données entre l’essor des forces productives et les rapports de production existants. Comme ce conflit résulte lui-même du développement des forces productives, l’histoire se trouve pour l’essentiel réduite à ce développement, insensiblement transformée en un épisode particulier de l’évolution de la nature. En même temps qu’on escamote le rôle propre des classes, on escamote celui des hommes. Certes, cette théorie ne dispense pas de s’intéresser au développement du prolétariat ; mais l’on ne retient alors que des caractéristiques objectives, son extension, sa densité, sa concentration ; au mieux; on les met en relation avec les grandes manifestations du mouvement ouvrier ; le prolétariat est traité comme une masse, inconsciente et indifférenciée dont on surveille l’évolution naturelle. Quant aux épisodes de sa lutte permanente contre l’exploitation, quant aux actions révolutionnaires et aux multiples expressions idéologiques qui les ont accompagnées, ils ne composent pas l’histoire réelle de la classe, mais un accompagnement de sa fonction économique.

Non seulement Marx se distingue de cette théorie, mais il en a fait une critique explicite dans ses œuvres philosophiques de jeunesse ; la tendance à se représenter le développement de la société en soi, c’est-à-dire indépendamment des hommes concrets et des relations qu’ils établissent entre eux, de coopération ou de lutte, est, selon lui, une expression de l’aliénation inhérente à la société capitaliste. C’est parce qu’ils sont rendus étrangers à leur travail, parce que leur condition sociale leur est imposée indépendamment de leur volonté que les hommes sont amenés à se représenter l’activité humaine en général comme une activité physique et la Société comme un être en soi.
Marx n’a pas détruit cette tendance par sa critique pas plus qu’il n’a supprimé l’aliénation en la dévoilant ; elle s’est, au contraire, développée à partir de lui, sous la forme d’un prétendu matérialisme économique qui est venu, avec le temps, jouer un rôle précis dans la mystification du mouvement ouvrier. Recoupant une division sociale du prolétariat entre une élite ouvrière associée à une fraction de l’intelligentsia et la masse de la classe, elle est venue alimenter une idéologie de commandement dont le caractère bureaucratique s’est pleinement révélé avec le stalinisme. En convertissant le prolétariat en une masse soumise à des lois, en un exécutant de sa fonction économique, celui-ci se justifiait de le traiter en exécutant au sein de l’organisation ouvrière et d’en faire la matière de son exploitation.

En fait, la véritable réponse à ce pseudo-matérialisme économique, c’est le prolétariat qui l’a lui-même apportée dans son existence pratique. Qui ne voit qu’il n’a pas seulement RÉAGI, dans l’histoire, à des facteurs externes, économiquement définis du type degré d’exploitation, niveau de vie, type de concentration, mais qu’il a réellement agi, intervenant révolutionnairement non pas selon un schéma préparé par sa situation objective, mais en fonction de son expérience totale cumulative.
Il serait absurde d’interpréter le développement du mouvement ouvrier sans le mettre constamment en relation avec la structure économique de la société mais vouloir l’y réduire c’est se condamner à ignorer pour les trois quarts la conduite concrète de la classe. La transformation, en un siècle, de la mentalité ouvrière, des méthodes de lutte, des formes d’organisation, qui s’aventurerait à la déduire du processus économique ?

Il est donc essentiel de réaffirmer, à la suite de Marx, que la classe ouvrière n’est pas seulement une catégorie économique, qu’elle est "le plus grand pouvoir productif" et de montrer comment elle l’est, ceci contre ses détracteurs et ses mystificateurs et pour le développement de la théorie révolutionnaire. Mais il faut reconnaître que cette tâche n’a été qu’ébauchée par Marx et que la conception qu’il a exprimée sur le prolétariat n’est pas nette. Il s’est souvent contenté de proclamer en termes abstraits le rôle de la prise de conscience dans la constitution de la classe sans expliquer en quoi consistait celle-ci. En même temps il a — dans le but de montrer la nécessité d’une révolution radicale — dépeint le prolétariat en des termes si sombres qu’on est en droit de se demander comment il peut s’élever à la conscience de ses conditions et de son rôle de direction de l’humanité. Le capitalisme l’aurait transformé en machine et dépouillé de "tout caractère humain au physique comme au moral" (2), aurait retiré à son travail toute apparence "d’activité personnelle", aurait réalisé en lui "la perte de l’homme". C’est, selon Marx, parce qu’il est une espèce de sous-humanité, totalement aliénée, qu’il a accumulé toute la détresse de la société que le prolétariat peut, en se révoltant contre son sort, émanciper l’humanité tout entière. (Il faut "une classe… qui soit la perte totale de l’homme et qui ne puisse se reconquérir elle-même que par la conquête totale de l’homme", ou encore : "seuls, les prolétaires du temps présent totalement exclus de toute activité personnelle sont à même de réaliser leur activité personnelle complète et ne connaissant plus de bornes et qui consiste en l’appropriation d’une totalité de forces collectives") (3).

Il est trop clair pourtant que la révolution prolétarienne ne consiste pas en une explosion libératrice suivie d’une transformation instantanée de la société (Marx a eu suffisamment de sarcasmes pour cette naïveté anarchiste) mais en la prise de direction de la société par la classe exploitée. Comment celle-ci peut-elle s’opérer, le prolétariat accomplir avec succès les innombrables tâches politiques, économiques, culturelles qui découlent de son pouvoir, s’il s’est trouvé jusqu’à la veille de la révolution radicalement exclu de la vie sociale ? Autant dire que la classe se métamorphose pendant la révolution. De fait, il y a bien une accélération du processus historique en période révolutionnaire, un bouleversement des rap ports entre les hommes, une communication de chacun avec la société globale qui doit provoquer un mûrissement extraordinaire de la classe, mais il serait absurde, sociologiquement parlant de faire naître la classe avec la révolution. Elle ne mûrit alors que parce qu’elle dispose d’une expérience antérieure, qu’elle interprète et met en pratique positivement.
[...]
(1) Misère de la philosophie, p. 135, Costes, éd.
(2) Économie politique et Philosophie, trad. Molitor, p. 116.
(3) Idéologie allemande, p. 242. »

Claude Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, Paris, 1979, pp. 71-74.


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