vendredi 7 novembre 2014

Ne pas jeter la première pierre sur les lanceurs de pavés

Si on ne saurait insulter tous les dockers qui ont acculé les policiers lors de la manifestation du 6 novembre 2014 d'adhésion au néo-nazisme, un article récent de La Libre, grâce notamment aux constatations de l'observatoire belge de l'extrême-droite Résistances, éclaire un peu le comportement inutilement délictuel et par moments proprement xénophobe de petits cons qui à défaut de jeter de l'huile sur le feu, ont provoqué des incendies et des tabassages ayant souillé une manifestation qui se voulait populaire et relativement calme.

Je ne suis cependant pas de ceux qui jetteront la première pierre sur ceux qui ont lancé les pavés. C'est l'occasion pour moi de rappeler quelques faits de base. Nos sociétés de service ne sont plus habituées à la violence. Vivant dans des mondes virtuels, dans des travails de plus en plus dématérialisés et qui impliquent de moins en moins l'utilisation de son corps, l'apparition de la violence apparait aux yeux des contemporains bourgeois comme une infraction quasi-sacrilège de la réalité dans un monde d'images. Qu'on se rappelle le bon mot de Georges Sorel, auteur des Réflexions sur la violence : « Aux yeux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l’idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix ; après eux le déluge. »


Or, c'est un fait historique : les grandes avancées sociales et politiques n'ont pas pu faire l'économie de sursauts violents. De l'héroïsme des barricades aux manifestations réprimées dans le sang, chaque mobilisation collective pour des objectifs cruciaux – tant d'un point de vue objectif que du point de vue (et c'est pourtant le plus important) subjectif des masses – s'est faite dans une connaissance certaine des réactions violentes des dominants. La croyance en une réforme paisible et consensuelle de la société par elle-même est une chimère des temps de paix : sociale comme militaire, la paix permet aux conflits de se couvrir du masque agréable de la diplomatie. Elle évince les conflits latents, qui renaissent tôt ou tard, parfois avec plus d'intensité – comme si après avoir été ensevelis, ils leur fallait rattraper le retard.

Tel est le problème profond du capitalisme et de sa prétendue démocratie « représentative ». L'on sait de sources sûres qu'une société démocratique comme Athènes eut les moyens de pallier à d'énormes problèmes structurels grâce à des réformes radicales, et que sa démocratie sut s'auto-réformer. Mais la société capitaliste est différente, comme son régime représentatif. Elle vit sur des contradictions énormes, productrices de conflit, que l'État-providence apaise par des aides sociales. Les sociétés plus lentes devaient une certaine immobilité au carcan holiste de la communauté, figée par les traditions, la religion, les coutumes,... ; la société capitaliste subit un bouleversement permanent. Elle suit donc de manière permanente une certaine pente. Face à elle, le génie politique de certains grands dirigeants a permis occasionnellement de retarder le déluge, mais ces individualités, souvent produites par les circonstances historiques – pensons à De Gaulle, Clemenceau ou Roosevelt – ne durent pas. Et à leur mort les médiocres reprennent les vieilles habitudes du capitalisme et les développent, suivisme, conformisme et intérêts de classe obligent.

Et telle est la différence entre le gouvernement représentatif et la démocratie directe : dans ce premier régime, la séparation entre dirigeants et dirigés est telle qu'elle implique plusieurs dangers. Tout d'abord, elle dépolitise et déresponsabilise les masses, poussées comme Benjamin Constant le désirait à se préoccuper principalement de leurs affaires privées. Commerces, loisirs, familles, mais certainement pas politique ! Mais face à cela, les dirigeants, qui ne se renouvèlent que très peu, s'autonomisent d'un même mouvement et perdent de vue les intérêts de leurs sujets. Ils perdent aussi et surtout un savoir précieux, qui est celui de ceux qui ont à vivre concrètement les aléas de la société. Les dirigeants, accolés à l'État, se séparent de la société. Leur position de surplomb les aveuglent en réalité à la totalité du social. Et l'on aboutit au plus grand problème : la communauté politique, en réalité, ne délibère pas selon la volonté de la communauté réelle. On ne représente pas la volonté comme le pensait Rousseau dans son Contrat social. Les élus ne représentent donc pas, et encore moins après cette progressive autonomisation, le peuple.

La violence ne peut que réapparaître dans ces contextes-là. Ne pas vouloir la prendre en compte est le tort de nombreux mouvements dits de gauche à l'heure actuelle. La maîtrise de la violence, est une nécessité inéluctable quand on considère l'affrontement avec les maîtres du monde. Oh ! Il ne s'agit pas de plaider l'insurrection de rue permanente, ni la boucherie sanguinaire. Les syndicalistes révolutionnaires du siècle passé avaient justement théorisé la Grève générale comme moyen de répondre à l'impasse entre réformisme parlementaire mou et insurectionnisme délirant (qui ne voyait pas qu'avec le progrès de l'armement militaire et le développement d'un urbanisme défavorable aux combats de rue pour les insurgés, leurs insurrections étaient généralement vouées à finir  en bain de sang). La lecture de gens comme Emile Pouget, Victor Griffuelhes et Georges Sorel est rafraichissante de ce point de vue : n'ignorant pas la violence inhérente à tout conflit radical, ils ne fantasmaient pas pour autant dessus. Ils constataient simplement qu'au moment où la société bourgeoise se raidissait, la matraque refaisait surface. « Tu sais bien que le jour où ils seront en péril, ils ne laisseront pas inactives la police et l'armée. Or, la Semaine sanglante nous a appris de quoi l'armée est capable ; quant à la police, je sens encore par là le coup de botte qu'elle m'a administré, le 6 juillet 1893, au coin de la rue de la Folie-Méricourt. » (Henri Girard & Fernand Pelloutier, Leçon faite par un ouvrier aux docteurs en socialisme).

C'est un tort qui, au-delà de favoriser la progression de l'exploitation et de l'impunité des exploiteurs, peut dans les moments de crise précipiter la société dans les démons du fascisme. Pour citer à nouveau Sorel dans une lettre envoyée en 1922, « Tant que le fascisme continue à être le maître de la rue, le socialisme sera faible, parce que la violence triomphante des syndicats était l'élément essentiel de sa force... ». L'on a pu constater cela en Grèce actuellement, où la violence des militants d'Aube Dorée, aidée par la complaisance de certaines autorités, a pu leur bénéficier électoralement. La prudence est donc toujours de mise, et si l'antifascisme d'opérette demeure une farce dangereuse, laisser libre cours aux actions de groupuscules d'extrême-droite violents dans des manifestations socialistes est une faute impardonnable.

La réflexion sur la violence dans les luttes actuelles est importante. L'État est beaucoup moins meurtrier qu'en son temps, et l'on ne saurait comparer la brutalité policière actuelle avec l'ancienne. Les méthodes de répression, plus efficaces, sont beaucoup plus maitrisées que le vieux gourdin du sergot de base, ou les tirs immédiats des soldats appelés en renfort. Cependant, c'est là aussi une concession presque grotesque : c'est bien parce que l'État, chargé de faire régner l'ordre bourgeois, ne se sent pas menacé, que ses réactions ne sont pas d'une violence démesurée. Compte tenu de l'armement presque divin entre ses mains, et compte tenu du fait que l'État demeure pour le moment la possession de la classe dominante, les réactions de ce colosse titanesque endormi pourraient être autrement dévastatrices. Une bombe lâchée du ciel à l'aide d'un bouton pourrait après tout réduire en cendres une ville autogérée ! Et il suffit de voir les développements récents de la « société de surveillance » pour voir son contrôle sur la vie quotidienne.

Pour ces raisons, la contestation de l'ordre dominant doit se pencher sur la violence, et la façon de s'opposer à celle qui se veut prétendument légitime. Les bonnes âmes condamneront toujours les excès populaires, et toute violence n'est pas juste. Néanmoins, rien ne se ferait en suivant ces bons docteurs en bienséance. Le parlementarisme, et donc les politiciens, ne se bougent qu'à coups de souliers dans le derrière. Le dialogue social voulu par certains éditorialistes, incapables ou trop hypocrites pour admettre que le faible n'a jamais dialogué avec le fort, est un aveu de défaite. Comme le rappelait mon camarade Nicolas Solonakis, le très modéré Front Populaire n'a accordé les réformes qui l'ont rendu si célèbre que suite à d'intenses mobilisations ouvrières – la violence s'étant aussi présentée dans une sourde et paisible immobilisation collective, à savoir l'occupation d'usines. Comme l'attestait Édouard Berth en son temps :

« Il s’est passé, en mai-juin de cette année 1936 qu’on a toujours dite devoir être cruciale, un événement de portée formidable et incalculable : des grèves ont éclaté, et le mouvement a, rapidement, pris une extension énorme, gagnant tout le pays, s’étendant comme un véritable raz de marée ; tout le monde a été surpris, patronat, gouvernement, partis, ligues et le reste ; on n’en est pas encore revenu, et la bourgeoisie, étonnée, bouleversée, stupéfaite, étourdie, se demande encore comment cela a pu se faire, quelle mouche a piqué les ouvriers, qui semblaient ne plus devoir bouger jamais, prostrés dans une apathie, à apparence définitive et éternelle. Mais ce qui a surtout le plus éberlué tout le monde, c’est la forme qu’ont prise ces grèves. Des grèves, pardi, on sait ce que c’est ; la bourgeoisie y est habituée, elle y est faite ; au besoin, à certains moments, dans son intérêt propre, elle les déclenche, elle-même, dans la coulisse ; mais ce qu’elle n’avait pas encore vu, du moins avec cette ampleur, cette force et cette extension, c’est… l’occupation des usines. » (http://revueagone.revues.org/146)

Sachons distinguer comme le faisait Sorel « violence » et « force ». La où la force « a pour objet d'imposer l'organisation d'un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne », la violence « tend à la destruction de cet ordre » (Réflexions sur la violence). Le premier vient des institutions et touche les personnes, le second, à l'inverse, part du bas pour attaquer le haut. Les pavés des ouvriers du 6 novembre envoyés sur les policiers ne sont qu'une petite pichenette face aux jets d'eau des pompes des policiers, à leurs bombes lacrimos, leurs flash ball ou leur équipement de Robocop. Aussi risibles et inégaux que les pierres des Palestiniens face aux tanks israéliens... Ils ne méritent pas la condamnation générale des médias. Cette colère sourde avancera et s'intensifiera plus le gouvernement broie méthodiquement les acquis sociaux des quelques décennies passées. Les syndicats, en acceptant de dialoguer avec un tel gouvernement de droite, ne montreront par là que la lâcheté et la soumission de leurs dirigeants. On ne discute pas avec un gouvernement stipendié par le capital, on le combat. 

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