lundi 8 décembre 2014

Empêcher de travailler est inhérent au droit de grève !

Les remises en question perpétuelles des grévistes qui soi-disant empêchent les autres de travailler commencent à devenir sérieusement agaçantes... Certes ce texte ne fera que participer aux ineffables discussions de salon, dont les considérations sont totalement éloignées du réel des travailleurs, mais il n'empêche, ce travail de déconstruction doit être réalisé. Les piquets de grève, comme le droit d'occupation et de contrainte, sont inhérents au droit de grève. Vouloir ce dernier, c'est accepter les premiers, et une posture cohérente ne peut qu'opter entre la dichotomie : interdiction de la grève, ou permission des mesures de limitation des actions individuelles. C'est le libéralisme, fortement teinté d'une vision individualiste de la société (« Il n'y a pas de société, il n'y a que des individus et des familles » disait Thatcher), qui fait que certaines personnes refusent de voir que la société est un tout, un système dans lequel des rapports de force viennent entrer en collision avec les principes abstraits de liberté individuelle.

Pourquoi le piquet de grève, en réalité le droit de contrainte, est-il nécessaire ? Édouard Berth, syndicaliste révolutionnaire dans les années 30, en parlait déjà très bien de son temps : « Sorel rappelle un arrêt du juge américain Jenkins du 22 décembre 1893 : "Si l’on n’empêche […], par des mesures coercitives, l’employeur de se procurer des hommes qui remplacent ceux qui ont cessé de travailler, une grève est une arme de paille. À mon sens, il faudrait définir une grève ainsi : un effort combiné des ouvriers pour forcer l’employeur à faire droit à leurs demandes, en l’empêchant d’exploiter son industrie, jusqu’à ce qu’il se soit soumis." Comme l’observait Proudhon en 1864, une grève exige l’unanimité des travailleurs de l’usine ; cette unanimité peut être entièrement volontaire ou imposée par la collectivité ; c’est évidemment sur cette seconde hypothèse qu’il convient de raisonner. Pour que la grève parvienne à empêcher les chefs d’industrie de travailler, il faut que les grévistes puissent établir une police privée, faire des manifestations destinées à intimider la population, l’autorité et les camarades qui se montrent rebelles, menacer ceux-ci de boycottage. » (« La nouvelle tactique syndicaliste : l'occupation des usines »)

De fait, si l'on ne peut contraindre physiquement d'autres personnes afin d'obtenir des concessions du patronat et de l'État (voire plus, pour ceux qui comme moi désirent un jour la fin du capitalisme), le droit de grève, qui est un droit démocratique, n'a plus aucun sens. Dans la lutte contre le patronat, ce dernier dispose d'armes légales que n'a pas l'ouvrier (comme la protection de son droit de propriété), mais aussi de ressources financières extraordinaires. Il n'y a donc pas d'équivalence entre l'un et l'autre parti : le plus fort est de base le patronat. Il est donc normal que pour renverser ce rapport de force, les travailleurs doivent user de stratagèmes différents. La contrainte des autres travailleurs qui refusent en est une, car si l'individualisme est un luxe que peuvent se permettre les bourgeois, les travailleurs eux n'ont pour force que leur sens collectif. Les travailleurs qui refusent de se plier au collectif sont donc un danger pour la bataille que mènent les travailleurs (qui est une bataille pour des enjeux collectifs). La grève est une guerre sociale, et « les barricades n'ont que deux côtés » (Elsa Triolet). La neutralité dans ce contexte n'a pas cours. Comme le disait Chateaubriand : « La neutralité qui permet tout est une neutralité marchande, vénale, intéressée : quand les parties belligérantes sont inégales en puissance, cette neutralité, véritable dérision, est une hostilité pour la partie faible, comme elle est une connivence avec la partie forte. Mieux vaudrait se joindre franchement à l'oppresseur contre l'opprimé, car du moins on n'ajouterait pas l'hypocrisie à l'injustice. »

Réclamer le droit de travailler pour tous, dans l'optique capitaliste libérale, c'est non pas permettre à tous d'avoir un travail décent, mais bien favoriser les travailleurs qui obéissent aux patrons et aux diktats du Capital. Cependant, réclamer une liberté individuelle pour cette action, c'est être aveugle au fait qu'une société est un tout. C'est donc ne pas voir que si des personnes décident de travailler, la conséquence sur la société est une pression encore plus forte sur ceux qui refusent. Ainsi, les patrons, outre le droit de classe qui les favorise dans la lutte, ont un moyen de pression redoutable et insidieux contre les grévistes : ils peuvent privilégier ceux qui travaillent contre ceux qui ne le font pas. De nombreuses entreprises sanctionnent ceux qui font la grève, encore aujourd'hui, qu'il s'agisse de nuire durant le travail, de favoriser un licenciement, ou tout simplement de ne pas engager. Laisser certains travailler, c'est en conséquence mettre en danger la vie de travail future de celui qui fait grève. Par ailleurs, si demain la loi permet à tous les employeurs de faire travailler leurs employés tous les dimanches, les travailleurs qui voudraient « librement et en conscience » ne pas travailler le dimanche seraient tout de suite handicapés sur le marché de travail. Ils seraient dès lors forcés de travailler PAR LA FORCE DES CHOSES (qui est la force des capitalistes, du fait de la configuration actuelle de la société). C'est là où la fausseté de la liberté de conscience et de choix abstraite se révèle au grand jour. Elle ne peut dans les faits s'extraire des phénomènes qui régissent la société réelle.

Il faut une fois pour toute se départir du mythe de la neutralité du gouvernement et de l'État. Ces derniers ne se sont jamais préoccupés du sort des plus démunis, si ce n'est lorsque ceux-ci se sont révoltés. Et la révolte ne se fait pas, hélas, avec des pincettes. Elle ne se fait pas non plus à l'aide d'une poussière d'individus atomisés, qui ne reconnaissent pas l'existence d'un intérêt commun, supérieur à la somme de leur partie (et donc un collectif). Cela ne fonctionne pas comme ça. Et si la grève choque tant que ça certains esprits, c'est parce qu'elle vient justement remettre en cause cette idée très libérale d'un individu isolé et totalement autonome. Le collectif existe aussi, et ce n'est que lui qui fait avancer l'histoire. Les réformes qui ont amené le suffrage universel, l'éducation publique généralisée, les droits des femmes et j'en passe, ne seraient jamais passées si l'on avait attendu que tout le monde adhère, avec une conscience pure et une réflexion longue. Il a fallu à un moment qu'une fraction plus consciente tente de réveiller l'immense masse de personnes indécises, et s'oppose à la minorité proprement réactionnaire – ces « jaunes » qui prennent le parti de ceux qui détiennent le pouvoir, voire s'en prennent physiquement aux autres travailleurs, tout en bénéficiant des acquis de la lutte.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire