mardi 30 décembre 2014

« Icare » de Yukio Mishima

« Ainsi, serait-ce donc que j'appartiens aux
cieux ?
Pourquoi, sinon, faudrait-il que les cieux
Me fixent obstinément de leur regard d'azur,
M'attirant sans répit, et mon esprit, plus haut
Toujours plus haut, m'absorbant dans le ciel,
Sans cesse m'entraînant tout là-haut
Vers de lointains sommets, loin au-dessus des
hommes ?
Pourquoi, quand ont été strictement calculés
L'équilibre et le vol au mieux de la raison,
Pour bannir l'élément échappant à la norme,
Pourquoi, même en ce cas, l'élan vers les
sommets
Doit-il paraître, en soi, côtoyer la folie ?

Car il n'est rien qui puisse me satisfaire ;
La nouveauté, sur terre, est si tôt défraîchie ;
Je me sens aspiré sans cesse vers le haut, plus
détaché,
Proche de plus en plus de la splendeur solaire.
Pourquoi me brûlent-ils ces rayons de raison,
Ces rayons de raison pourquoi m'ont-ils
détruit ?
Villages vus d'en haut et cours d'eau sinueux,
Je les supporte enfin quand je m'éloigne d'eux.
Pourquoi plaider ainsi, consentir, me tenter
De promesses qu'en le voyant ainsi, en bas, à
l'horizon,
Je puis aimer l'humain
Bien que le but, jamais, n'eût pu être l'amour
Ni, s'il avait été, jamais je n'aurais pu
Appartenir aux cieux ?

Je n'ai pas, à l'oiseau, envié sa liberté
Ni, non plus, convoité l'aise de la nature,
Rien ne m'a entraîné que l'étrange désir
De monter toujours plus, plus proche et de
plonger
Au profond du ciel bleu, si contraire
Aux joies sensuelles des organes, si loin
Des plaisirs d'un esprit supérieur,
Rien que plus haut, toujours plus haut
Et, peut-être, ébloui, vertige incandescent
De mes ailes de cire.

Ou est-ce qu'après tout
J'appartiens à la terre ?
Sinon pourquoi faudrait-il que la terre
Mît tant de hâte à circonscrire ma chute ?
N'accordant nul espace à penser ou sentir,
Pourquoi la terre indolente, si molle
M'accueillit-elle ainsi comme un choc sur l'acier ?
En placage d'acier la terre molle s'est-elle
changée
Juste pour me montrer ma mollesse à
moi-même ?
Afin que la nature puisse me faire entendre
Que tomber, non voler, est dans l'ordre des choses,
De loin plus naturel que passion éthérée ?
Dès lors, l'azur du ciel serait-il donc un rêve ?
Et l'a-t-elle inventé la terre où j'appartenais
Pour l'éphémère ivresse que, chauffée à blanc,
A connue un instant la cire de mes ailes ?
Les cieux furent-ils complices de cette punition ?
De me punir pour ne pas croire en moi
Ou pour y croire trop ;
Impatient de savoir où était l'allégeance
Ou, d'orgueil, présumant
Déjà de n'avoir plus nulle chose à apprendre ;
Pour vouloir m'envoler
Vers l'inconnu
Ou le connu :
Tous les deux, bleu azur, unique grain d'idée. »

Extrait de Le soleil et l'acier, éditions Gallimard.

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