samedi 6 décembre 2014

Miguel Abensour sur le concept de « société civile » et la politique comme liberté

« Michel Enaudeau : Il y a dans l'humeur politique contemporaine un appel, un recours à la société civile, sans trop d'ailleurs préciser ce qu'on entend par là, comme si la société civile avait pour tâche de desserrer l'étau de l'État.

Miguel Abensour : Particulièrement irritante dans cette opposition entre société civile et État est sa tendance à mettre du côté de la société civile tout ce qui n'est pas politique, par exemple, il y a quelques années, la candidature éventuelle du patron de Peugeot à la présidence de la République. "Homme de la société civile", son principal mérite aurait été d'être étranger au monde politique. Cette manoeuvre est d'autant plus irritante qu'elle repose sur une ignorance de l'histoire du terme "société civile". Aux XVIIe et XVIIIe siècles, société civile voulait dire communauté politique et ce n'est qu'avec Hegel que la signification économique l'a emporté, au point de décrire la société civile comme le lieu de tous les conflits, de la guerre de tous contre tous, en laissant à l'État la tâche de surmonter ces conflits et de faire advenir un ordre unificateur et intégrateur, bref de construire une totalité. Or, l'acception contemporaine de la société civile comme société apolitique, loin de la politique, fonctionne comme s'il s'agissait en réalité de conjurer une autre opposition possible et redoutable, celle d'une communauté politique opposée à l'État, c'est-à-dire une communauté qui concevrait et pratiquerait la politique sous une autre forme que l'État.

ME : La conception de la société civile, dans l'air du temps, fait donc bon marché de la conception philosophique de la société civile.

MA : Beaucoup d'implicite, beaucoup de pensées confuses et obscures habitent la notion contemporaine de société civile. Ainsi, l'idée que la politique c'est le mal, que la politique entretien un rapport nécessaire au mal. Derrière cette hantise, on trouve, outre un retour à certaines tendances du christianisme, une grave mésinterprétation de la domination totalitaire présentée comme un excès de la politique, comme une excroissance monstrueuse de la politique. Avec une telle vision du totalitarisme, on peut comprendre que ses adeptes envisagent la sortie du totalitarisme comme une fuite nécessaire dans l'éthique, à distance de la politique, ou même dans l'esthétique. Or, la domination totalitaire, loin d'être excès de la politique, en est la destruction systématique jusqu'à porter atteinte à la condition politique des hommes et la détruire à tout jamais. Il est évident que si l'on accepte cette dernière interprétation, la sortie du totalitarisme prendra une tout autre signification : il importe au contraire de redécouvrir la politique refoulée, occultée par le monde totalitaire, de reconstruire la politique en sachant que c'est en la réinstaurant et en la pratiquant que l'on peut retrouver l'expérience de la liberté qui en fait le prix. »

Miguel Abensour, La communauté politique des « tous uns », entretien avec Michel Enaudeau, éditions Les Belles Lettres, pp.98-100.


PROLONGEMENTS :

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire