lundi 28 décembre 2015

La jeunesse, au coeur de la laïcité

On peut m'écouter ici parler de laïcité, d'engagement et de démocratie. 

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Durée : 28'

La jeunesse sera plus que jamais au cœur de la laïcité en 2016, grâce notamment à We Need Youth. Un événement qui se déroulera les 18 et 19 mars à Bruxelles et qui invitera les jeunes à se mobiliser et à s’investir dans la société en tant que citoyen. L’émission donnera la parole aux jeunes. Des jeunes engagés. Des jeunes motivés. Des jeunes qui nous donneront leur définition de la laïcité.
Avec Alix Degueldre, membre du collectif organisateur de #WeNeedYouth2016, Arnaud Boyne, actif au sein de l’ASBL Go Laïcité qui organise les échanges de jeunes Laïcitad, et Galaad Wilgos, ancien vice-président du Cercle du Libre Examen de l’ULB et auteur du blog http://laicard-belge.blogspot.be/

http://www.libresensemble.be/wp-content/uploads/2015-12-26-La-jeunesse-au-coeur-de-la-laicite.mp3

Et le lien direct vers le site : ici.

[Ballast] Cartouches 3

Noces de mort de Marcel Moreau, éditions Lettres vives, 2000

c3-dMarcel Moreau est un sauvage de la littérature. La liste de titres barbares qui jalonnent son oeuvre en témoigne : Quintes, La Pensée mongole, Bannière de bave, L'Ivre livre, Julie ou la dissolution, etc. C'est l'une des rares plumes belges dont le talent stylistique a pu se hisser au-dessus des résidents de l'Hexagone – et qui a été salué pour cela par des auteurs tels qu'Anaïs Nin, Jean Paulhan ou Simone de Beauvoir. Obsédé par la question de la femme, comme celle de l'irrationnel, sa prose est comme un vaste tourbillon de pulsions rythmées, tantôt sanglantes, tantôt lyriques ; son souffle est celui de l'extase, avec des expirations vengeresses et d'occasionnels relents morbides. Et c'est de mort qu'il est ici question dans cette brève et puissante nouvelle de Marcel Moreau, Noces de mort. Il s'agit d'un chef-d'œuvre vespéral, viscéral, crépusculaire, passionné et moite de toutes les sueurs, de sang comme de sexe, que puisse faire ruisseler un si petit livre. Concentré de fièvre, c'est une soixantaine de pages sur un couple de condamnés à mort – l'homme pour meurtre, la femme par maladie – qui prend le chemin de la petite mort pour aller vers la grande, à deux, dans une furieuse et fusionnelle dernière étreinte. Ce chemin mystique sera l'occasion d'éprouver l'amour dans son absolu le plus total. Les deux protagonistes, dont l'identité abstraite se dévoile avec parcimonie au fil du récit, s'aiment d'autant plus qu'ils savent l'issue inéluctable... La mort pour eux sera dès lors la sublimation radicale de leur union ; le moyen d'une tension ultime où toutes les émotions seront exacerbées. Cette nouvelle est une boule de nerfs qui nous souffle et nous emporte avec elle.

 La France contre les robots de Georges Bernanos, éditions Le Castor astral, 2009

c3-gIl est bon de revenir sur ce livre prophétique, merveilleusement écrit au vitriol. Bernanos fut cet écrivain acclamé, auteur du Journal d'un curé de campagne ou de Sous le soleil de Satan, ancien camelot du Roi devenu défenseur des Républicains espagnols puis résistant au nazisme. Moins connu est sans doute le grand pamphlétaire, celui qui sans cesse prit d'assaut le monde moderne, de sa jeunesse jusqu'à sa mort. Un héros ? Non point ! Comment oublier son apologie de l'antisémite Drumont ? Bernanos, en qui Camus voyait « un écrivain de race » et à qui Simone Weil, partie combattre le fascisme en Espagne, dédiait une lettre de remerciement pour sa critique du camp franquiste (qu'il fit dans Les Grands Cimetières sous la lune), fut monarchiste et antisémite, oui. Mais Bernanos ne se résume pas à la somme de ses erreurs et de ses vices. Son christianisme fut avant tout éthique chevaleresque et populisme radical – voire révolutionnaire. Ainsi, Bernanos dresse dans cet ouvrage un réquisitoire féroce contre la société qu'il sentait se profiler au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale. Une société où la Technique et la Machinerie, élevées au rang d'idoles modernes, se voient octroyer une place tellement grande qu'elles semblent remplacer la liberté des hommes. Les hommes, lorsqu'ils y croient encore, ne savent même plus s'en servir... Capitalistes, fascistes ou marxistes, qu'importe, qu'ils la nient ou la revendiquent, ils ont tous oublié « sur le coin de la route » cette grande amie, si exigeante, de l'homme. Face aux « robots », au Progrès incontrôlé ; face, aussi, à l'esprit économique qui forme et est formé par l'« homme économique » – ses analyses augurent déjà la mondialisation techno-marchande et ses délocalisations –, Bernanos oppose l'esprit de la grande Révolution de 1789, « révolution de l'Homme, inspirée par une foi religieuse dans l'homme ». Un esprit animé d'idéal, apte à conjurer les « réalismes » en tout genre et à s'opposer frontalement au règne combiné du Marché, de l'État et de la Machine.

Le Business est dans le pré – Les dérives de l'agro-industrie d'Aurélie Trouvé, éditions Fayard, 2015

c3-iLecture nécessaire pour tout militant écosocialiste, l'ouvrage d'Aurélie Trouvé, membre du collectif ATTAC – et par ailleurs candidate malheureuse à la direction du FMI – est un passionnant essai, entre pamphlet et ouvrage didactique, qui revient sur la condition paysanne et les dégâts de l'agro-industrie. Le marxisme orthodoxe a durant longtemps négligé cette classe populaire rurale dont les vices furent fustigés par Marx lui-même. Mais aujourd'hui, alors que les agriculteurs n'ont jamais été aussi précarisés – avec, pour la France, l'un des taux de suicide les plus hauts de tous les métiers – et que les fléaux de l'agro-industrie en matière d'alimentation, de santé, de destruction des cultures vivrières ou d'exploitation explosent à la face du monde, il est plus que temps de défendre les agriculteurs face au rouleau compresseur capitaliste. Tout y passe, donc : la concurrence déloyale des fermes à taille inhumaine (la plus connue dans l'Hexagone étant le projet d'une ferme aux « 1 000 vaches », chiffre presque banal dans un pays comme les États-Unis) ; le productivisme effréné dans lequel les agriculteurs sont poussés par le marché – et grâce entre autres au détricotage de la PAC par les eurolibéraux –, avec le gaspillage qui en résulte ; les grands syndicats bureaucratisés qui ne défendent plus de modèle alternatif de production ; l'exploitation d'une main d'œuvre étrangère corvéable à merci ; le libre-échange, qui ravage les productions locales dans les pays moins industrialisés ; le « green-washing » du capitalisme, qui permet à certaines multinationales de se donner une image écologiste tout en continuant leur destruction de la nature et des hommes ; etc. Un livre documenté, nourri à la fois d'expériences pratiques et de réflexions théoriques. On lui reprochera cependant une certaine modération, assez incompréhensible, dans ses solutions proposées — et notamment l'éternel appel à une Europe sociale, avec fiscalité homogénéisatrice, ainsi qu'une critique rapide des partisans du protectionnisme. Aucune réflexion sur la décroissance n'est présente non plus, ce qui semble indiquer que l'auteure pourrait se contenter éventuellement d'un capitalisme étatique régulé, sans aucune modification des comportements quotidiens des citoyens européens. 

Pour le site web de Ballast.

mercredi 23 décembre 2015

Stephen Shore selon Bruce Bégout

« Depuis le jour où je les ai vues, j'ai toujours voulu vivre dans une des photographies de Stephen Shore. Au centre de ces paysages suburbains où parkings, stations-services, motels et centres commerciaux composent une ville neutre et fugitive, il me semble que j'aurais pu refaire ma vie. Rien n'aurait été plus facile. Tout était visible dans n'importe quel cliché grâce à la précision des lieux, au contour net des personnages, à la définition des objets. Comme des vêtements dans une vitrine, des vies prêtes à êtres vécues attendaient là, silencieuses et figées, qu'un spectateur fasse attention à elles et les revête. J'aurais pu être cet homme quelconque qui, par le simple pouvoir de son imagination, n'aurait eu qu'à se glisser dans le décor des sollicitations inassouvies pour se sentir immédiatement à son aise, comme en symbiose avec la banalité absolue du site. Tel le Dieu de Descartes qui met en branle l'univers d'une simple chiquenaude, le laissant poursuivre seul son mouvement perpétuel, il m'aurait suffi d'animer très légèrement l'image pour que tout se mette à bouger définitivement.

Marland Street, Hobbs, New Mexico
Si j'avais eu à choisir parmi la série des Uncommon places, j'aurais sans doute opté pour Marland Street, Hobbs, New Mexico. Je me vois déjà ouvrant le portail de l'enclos qui enserre la piscine de Hobbs Lamp Lighter Motel, contourner le bassin bleu Hockney et m'installer sur une chaise en osier, dos à la route. J'aurais pu amener un livre ou deux, faire quelques brasses, observer la rue toute proche avec son bric-à-brac d'incitations commerciales et de signalisations qui ne mènent nulle part. J'aurais pu me perdre dans la contemplation d'une femme en train d'ouvrir le coffre de sa voiture sur le parking latéral du Lowden Lounge pour en extraire un sac en plastique noir – personnage aussi énigmatique que la nymphe canéphore qui fait irruption dans La Vie de Saint Jean-Baptiste de Ghirlandaio. Dans celle d'un homme en costume noir longeant le mur de briques de la Cathey Company, comme s'il tenait à s'effacer à mesure qu'il avance. Ou dans celle d'une Buick marron qui cale au milieu de la route et s'immobilise un moment, sans que l'on puisse deviner ce qui se passe à l'intérieur. Tant d'événements insignifiants qui passent complètement inaperçus dans la vie courante, mais qui acquièrent une visibilité totale par l'attention qu'on leur porte. Les photographies de Shore représentent des paysages-pièges devant lesquels on ressent une impression contrastée : soit les fuir du regard, soit s'abîmer en eux, au risque d'en rester prisonnier toute sa vie.

Devenu un personnage de la photographie, j'aurais pu faire la rencontre d'autres clients du motel : le vieux couple à la retraite qui traverse le pays pour aller voir ses enfants dans le nord-ouest, le touriste qui trouve tout étonnant ou barbant, la famille mexicaine qui se baigne dans la piscine en tee-shirt sans aucune pruderie. J'aurais pu également choisir de m'installer ici, prendre une chambre à l'année, ne plus rentrer en France. La vie dans le motel aurait constitué pour moi un exercice de détachement une forme d'ascèse corporelle et mentale, de mise à distance du monde, des autres et de soi, pour concorder enfin avec la présence pure de l'instant sans mémoire ni espoir. J'aurais pu décider de me défaire du jour au lendemain de mes obligations familiales et professionnelles, de renoncer à tous les avantages de ma situation, de mettre à nu mon existence au point de ne plus tenir à rien. J'aurais pu arrêter de penser, d'écrire, de publier, j'aurais pu prendre un petit boulot rébarbatif et sans intérêt où j'aurais subi sans rien dire les vexations du sort, comme pour me guérir de la maladie du sens. Voilà ce que j'aurais pu vivre dans une photographie de Stephen Shore et qu'en un certain sens, j'ai déjà vécu. » 

Bruce Bégout, « L'intégralité de l'objet vu », L'éblouissement des bords de route, éditions Verticales/Le Seuil. 

Photographies : Stephen Shore. 

Plus de photographies : 
 


jeudi 3 décembre 2015

Une histoire de fou de Robert Guédiguian

J'ai eu récemment l'occasion de discuter un peu avec le tout grand réalisateur français (d'origine germano-arméniene) Robert Guédiguian et sa charmante – et toute aussi grande – femme-actrice principale (et récurrente) Ariane Ascaride, à l'occasion de l'avant-première de son dernier film Une histoire de fou au Vendôme [NDLR : le 1 décembre 2015]. Un vrai plaisir, hélas de trop courte durée. Le tutoiement s'est vite instauré, entre camarades on ne fait pas de chichi (et moi encore moins).

Le couple est magnifique en tant que tel, avec une complicité toujours intacte malgré les années. Mais c'est le lien qui unit ces deux individualités qui a retenu mon attention : certes Guédiguian est imposant et parle avec l'accent fleuri de Marseilles, certes Ascaride est une vraie méditerranéenne pleine d'énergie et dotée d'une faconde pleine d'expressivité, ce sont deux types humains très différents... Mais l'un comme l'autre sont après tant d'années toujours aussi engagés, rouges comme le fer. 

Guédiguian me disait ainsi qu'il venait de terminer un film sur la vie du jeune Marx – et l'on sait l'attachement du réalisateur pour le petit peuple, celui des humbles, dont il est issu (fils d'ouvrier-docker) et qu'il n'a cessé d'observer depuis sa naissance. Il devrait sortir en 2016 et avec un peu de chance (on le lui souhaite), il passera à Cannes... Quant à sa femme, qu'il avait rencontrée à l'époque à l'UNEF, elle me faisait part de sa révolte contre les terroristes, « des jeunes qui ont tué d'autres jeunes », mais surtout n'hésitait pas à déclamer ses envies de révolution, contre la montée en flèche du FN. « Je préfère encore le chaos plutôt que cet état de n'importe quoi »... Et son message aux jeunes : « on compte sur vous ». Aussi effrontée et rebelle maintenant qu'à ses vingt ans. 

Quant au film, que dire ? J'y étais avec une amie Arménienne, et pendant que j'avais le souffle coupé, elle était figée d'émotions sur son siège, avec quelques larmes versées vers la fin. Le film est magnifique, tout simplement. Une histoire de fou, oui, mais surtout de fous – parce que l'homme est cet « animal fou dont la folie a engendré la raison ». Divisé en trois périodes, il commence avec l'assassinat héroïque commis par Soghomon Tehlirian, qui tua Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien (et qui fut ensuite acquitté par un jury populaire allemand), et se conclue avec la fin de l'U.R.S.S. ainsi que la création de l'Arménie nouvelle. Entre les deux, l'histoire terrible, tragique, d'un jeune révolutionnaire arménien dans les années 80 qui décide d'entrer dans la lutte terroriste, et découvre les implications de cet engagement : perte de sa famille, perte d'identité, flou moral et conséquences humains désastreuses (tout commence avec son premier attentat qui fauche les jambes d'un innocent en Turquie). 

Malgré l'année du centenaire du génocide arménien, le réalisateur, et c'est là sa force, n'a pas hésité à montrer les dérives du terrorisme arménien de l'époque. Il dira d'ailleurs après le film, en discutant avec une Arménienne un peu choquée, que « la vérité est révolutionnaire ». Et en effet, le film est puissant en cela qu'il montre le drame arménien, les volontés justes de reconnaissance des jeunes militants révolutionnaires, et qu'imbriqués dans tous ces drames politiques, les passions humaines disposent d'une place d'envergure. La vérité, mais sans neutralité indigne, avec une subtilité très juste. Passant de l'amour impossible entre militants armés, au conflit entre morale et lutte armée, aux délires de puissance et à l'avidité de sang du chef de l'armée (qui suscitera une division au sein même des guérilleros arméniens), jusqu'à la centralité de la mère jouée par Ariane, Robert Guédiguian touche à peu près à tout ce qui constitue la tragédie humaine, avec un soupçon d'humour et beaucoup de tendresse pour ses personnages.

Le hasard des dates a voulu que le drame du 13 novembre eut lieu deux jours après la sortie de cette histoire sur une autre forme de terrorisme – distincte, incomparable. Je ne peux que vous conseiller d'aller voir ce film, qui est du grand cinéma, d'autant plus que la catastrophe parisienne l'a complètement éclipsé. Les réalisateurs engagés ne courent pas les rues, et quand ils font de bons films ils méritent d'être vus.

jeudi 26 novembre 2015

Surveiller la surveillance

Le terrorisme est toujours celui de l'autre ! Qu'on n'oublie jamais que des Mandela, des Che Guevara, des sous-commandant Marcos, des Jean Moulin, j'en passe et des meilleurs, ont tous été à leur époque catalogués « terroristes » par leur pouvoir d'Etat respectif. La violence de l'Etat, légitimée uniquement par lui-même et sa propre existence, n'est pas une lumière bonne et pure, ou un outil neutre qui s'appliquerait indistinctement selon celui qui en tiendrait le manche – à l'instar d'un couteau. Tôt ou tard, les têtes un peu trop dures, les nuques un peu trop raides, subissent la schlague étatique afin de rentrer dans le rang, l'échine bien courbée selon un angle administrativement décrété par la bureaucratie idoine.

Ce discours ne risque pas d'être très populaire en ces temps d'unanimisme anti-terroriste, et loin de moi l'idée de tout mettre dans un même sac. Le travail des services de renseignements est pragmatiquement nécessaire face à la menace du djihadisme violent et mondialisé. De nombreuses personnes travaillent dans l'espoir de défendre le peuple contre des menaces réelles. Mais qu'on se rappelle une chose : le terrorisme religieux gagne, non pas lorsqu'il arrive à tuer des centaines des gens, mais lorsqu'il arrive à justifier la suppression des libertés de millions d'autres. Ainsi des dystopies comme celles du film Brazil ou du roman 1984, où un terrorisme aveugle et d'origine inconnue sert d'alibi et de justificatif à un pouvoir totalitaire... Le journaliste du Monde Jacques Follorou parle, du reste, de « victoire posthume de Ben Laden » (Démocraties sous contrôle. La victoire posthume d’Oussama Ben Laden, éditions CNRS) : le terrorisme aurait déjà gagné par la prolifération de mécanismes de surveillance et par l'autonomisation de vastes complexes sécuritaires, détachés de tout contrôle politique ou du regard des élus.

Les Américains, toujours « en avance sur leurs excréments » (René Char), ont violé continuellement de cette manière le droit international, les droits de l'homme ou les libertés intérieures, en espionnant sa propre population, en employant le fameux Joint Spécial Operation Command comme machine à tuer à travers le monde et en emprisonnant à tire-larigot dans des prisons secrètes. Qu'on ne se leurre pas, ce drame liberticide nous guette : les services de renseignements anglais et français sont déjà de véritables partenaires de la NSA, et nous verrons tôt ou tard l'élargissement des critiques du terrorisme aux militants un peu trop radicaux (anarchistes, écologistes (1), conseillistes, etc.). L'interdiction de tout rassemblement, les proto-couvre-feux et autres sottises contradictoires de l'Etat belge (qui se déresponsabilise quand ça l'arrange, brandissant les risques accrus sans pour autant protéger les manifestations de sa population, signes pourtant de vitalité démocratique) n'augurent rien de bon.

Garder l'oeil acéré et l'esprit vif sont autant de mesures prophylactiques en ces temps de conformisme sécuritaire. A vouloir sacrifier la liberté sur l'autel de la sécurité, l'on ne récoltera ni l'une ni l'autre.

(1) Des maraichers bios ont récemment subi des perquisitions absurdes ordonnées par le préfet, suscitant chez l'une cette remarque ironique : « Ils s’attendaient à quoi, des légumes piégés ? »

Chronique de Kamasi Washington à l'Ancienne Belgique

 

Le lundi 16 novembre j'ai eu la chance de découvrir en laïve le concert de Kamashi Washington à l'Ancienne Belgique. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le gars envoie du bois ! Des rythmes tantôt soul, tantôt funk, avec en trame continue le jazz, dont on connaît les joies fusionnelles depuis les années 70. Mais Kamasi Washington, c'est avant tout un groupe, avec des individualités toutes aussi capables de se produire sans lui, toutes aussi indépendantes, et toutes ayant d'ailleurs récemment enregistré un album. Le maître d'oeuvre a donc pu laisser ce soir-là s'accomplir chacune d'entre elles, en prenant la distance du chef d'orchestre pour laisser ses acolytes briller à ses côtés.

Entre le contrebassiste qui s'est déchaîné en mélangeant son rap et son instrument, le pianiste dont les doigts fulminaient contre le clavier ou le daron de Washington venu pour l'occasion montrer que le vieux lion a encore quelque chose à dire à la jeune garde, la petite scène de l'AB a plongé une foule dans l'orgasme sonore. Appâtée, séduite, puis martelée crescendo pour être finalement achevée par des breaks explosifs, ceux qui ont pu écouter le gars en début ou en fin de soirée (il donnait deux concerts) en sont ressortis un peu abasourdis, les jambes flageolantes et les tympans qui en redemandaient. Une superbe découverte, dont le nouvel album « The Epic » est à redécouvrir (même si Washington en direct est bien plus intéressant que Washington en album).

dimanche 15 novembre 2015

La France est forte quand elle résiste, et belle quand elle est universelle

En ces jours noirs, pleins de désarroi, d'une tristesse rongée d'amertume et de colère, je préfère publier cette peinture révolutionnaire plutôt que changer narcissiquement ma photo de profil. Parce qu'une France forte dans l'adversité, c'est une France libre, égalitaire et fraternelle – une et indivisible. Parce que le drapeau bleu-blanc-rouge est avant tout celui de la fille ainée de la Révolution, qu'il porte en lui un message universaliste, et qu'il n'est donc pas la petite propriété médiocre et arrogante des patriotards du dimanche – serviles quotidiennement, et soudainement chauvins comme pas deux, Français pure souche lorsqu'il s'agit de flageller leurs frères musulmans. Parce que s'il y a une guerre à faire, c'est celle que mène la liberté guidant le peuple, contre la barbarie double, contre le Janus de la barbarie : l'oppression intérieure, l'ennemi extérieur.

La guerre, oui, mais juste. Intervenir à l'étranger comme ce qu'a déjà commencé à faire le gouvernement français, n'est qu'une réponse sotte et démesurée à la crise réelle qui a pu mener à cette boucherie. L'islamisme est un fait qui a sa propre existence, ses origines et ses buts extérieurs à l'Occident. Contrairement à ce que certains ont pu exprimer ici et là, l'Occident n'a pas à se sentir seul et unique responsable de ce qui lui advient : il y a quelque chose de pervers à déresponsabiliser totalement l'ennemi pour se construire soi-même, d'un même mouvement, en victime et bourreau. L'islamisme n'a pas attendu l'Occident pour se développer, il n'a pas attendu notre « perversion » non plus pour s'inspirer de tous nos travers et de toutes nos inventions (les nouvelles technologies en matière d'armement comme en matière de communication).

Cependant, nos faiblesses sont ses forces, notre manque de liberté est son justificatif, notre manque d'égalité est son moteur, notre absence croissance de fraternité est son allié. Quand on vit sous surveillance, on vit opprimé, et un oppresseur aussi puissant peut tout aussi bien envoyer ses dominés à la guerre, sans leur aval, comme il peut avec la même autorité contrôler ses sujets par tous les moyens modernes existants. Ainsi va de l'impérialisme occidental, à motifs intéressés, à légitimité nulle et à conséquences mortelles. On ne créé pas ainsi notre ennemi, mais on le renforce clairement. Et l'on ne fait plus que souiller ce beau mot de Liberté, car on ne libère personne à coups de bombes, et on n'est pas libres à coups d'écoutes téléphoniques et de caméras de surveillance. Rien ne justifie et ne justifiera les politiques belliqueuses, comme les politiques sécuritaires, encore moins la sécurité – qu'elle détruit en désordonnant la politique mondiale – ou la liberté – qui disparaît alors pour tous.

Quand on creuse les inégalités et qu'on disloque les sociabilités diverses et variées, la décence commune, on créé un terreau fertile à la misère, et donc au fanatisme. La bourgeoisie elle-même le connaît, ce fanatisme : ce ne sont pas des hommes incultes et pauvres qui théorisent et financent le terrorisme islamiste, ce sont des grands intellectuels, formés dans de prestigieuses et couteuses universités, ou de riches pétromonarques gavés d'or noir et de dollars. Qu'on se souvienne ainsi que si celui qui se fait exploser a quitté son quartier pourri pour trouver un nouveau combat, celui qui l'arme et l'endoctrine vit paisiblement derrière de lourdes protections militaro-financières.

Quand on détruit la fraternité, quand il n'y a plus d'identités rassembleuses – que ce soit la patrie des droits de l'homme ou la classe ouvrière –, quand le racisme explose parce qu'il n'y a plus que des luttes horizontales, que la mondialisation nous met tous en concurrence à travers le monde et les frontières, la pseudo-Umma des terroristes religieux a un couloir béant où s'engouffrer et recruter ses militants sans repères. Et quand on oublie, enfin, la laïcité, c'est-à-dire le laos, le pouvoir populaire contre la loi religieuse, la politique séparée des diktats dogmatiques, l'autonomie des consciences face au grégarisme des multiples sectes intégristes, on empêche dès le début à l'enfant de développer des anticorps qui le préserveront plus tard de ce genre de maladies mentales. On créé et on maintient des adultes dans un état d'ouverture à ce genre d'idées, puis peut-être un jour à ce genre de pratiques.

Alors oui, c'est vrai, la violence existe partout à travers le monde. Les crimes de masse se perpétuent dans des silences bien trop lourds pour être dénoncés à l'aide d'une seule phrase. Mais il est normal et humain d'être plus choqué par le prochain. Qui plus est : il est légitime d'être meurtri de voir que même un pays en paix subit la violence planétaire, globalisée et déterritorialisée du terrorisme. On ne combattra pas la violence répandue sur le globe en relativisant un tel événement. On devrait être au contraire d'autant plus indigné de constater qu'elle commence à atteindre nos propres pays. Cela ne peut qu'annoncer son renforcement dans le monde et non sa décroissance. Contre cela, seule une politique, et donc une géopolitique, intelligentes et solidaires peuvent lui saper ses bases. La coopération entre les peuples, le renforcement des souverainetés respectives, et la lutte contre une mondialisation qui renforce les identités meurtrières tout en dézinguant les moyens de subsister de tout le monde – ainsi que les budgets publics pouvant potentiellement combattre militairement Daesh –, voilà ce qui pourrait aider à un véritable combat contre l'intégrisme islamique.

Et j'espère que tout le monde méditera ces paroles de Charles Péguy, intemporelles, toujours jeunes et pertinentes : « Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être du monde, ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être d'un des partis de l'homme, ils croient qu'ils sont du parti de Dieu. Parce qu'ils ne sont pas de l'homme, ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'aiment personne, ils croient qu'ils aiment Dieu. »

Et que vive la République française !

lundi 9 novembre 2015

Chronique de Tokyo Sonata

Magnifique découverte de Kiyoshi Kurosawa – l'autre Kurosawa, vivant et plus connu pour ses films fantastiques –, « Tokyo sonata », un film tragi-comique, où les élans de burlesque (surtout vers la seconde moitié du film, où le rocambolesque frise parfois le n'importe quoi) font aussi la part belle aux moments de légèreté, de tension, de tristesse et de désespoir.

Il s'agit d'une histoire de drame familial, cas classique dans le cinéma japonais. On y suit la lente chute aux enfers d'une famille de la classe moyenne japonaise, à la suite du licenciement du père. Touche potentiellement critique du réalisateur : on apprend au passage que son entreprise préfère embaucher des Chinois en Chine qui coutent trois fois moins chers que les employés japonais. Le père, pour tenter de garder la face dans une société corsetée par le qu'en-dira-t-on et le patriarcat, va d'abord vagabonder dans Tokyo en costume-cravate, pour ensuite subir les diverses humiliations liées à la recherche d'un emploi et finir comme homme de ménage dans un centre commercial. Au même moment, le reste de la famille se décompose, le fils ainé allant combattre dans l'armée américaine, le fils plus jeune devant cacher sa passion et son don pour le piano, et la mère laissée à l'abandon, incapable de nouer des liens avec tous et de faire tout tenir ensemble, vivant une brève aventure avec un cambrioleur raté.

On entraperçoit au travers de cette fresque le récit plus large du rafiot à la dérive qu'est devenu le Japon, victime terrible de la mondialisation, subissant de plein fouet ce capitalisme qui selon Marx et Engels « a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste » et « déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » L'autorité du père, devenue risible dans un monde où l'argent est devenue l'unique autorité et où la servilité larbine est de rigueur, n'est plus que prétexte à la moquerie. Les adultes semblent incapables de tenir debout, fantasmant le table rase, le recommencement irresponsable. Les enfants qui vivent au même moment cette médiocrité, ce manque total de sens et de romantisme de la civilisation moderne, désenchantée et perdue pour l'esprit, se trouvent des échappatoires, l'un dans une aventure fantasmée de soldat, l'autre dans la musique.

Kurosawa nous illustre ainsi que la destruction de la famille, la perte d'autorité parentale, ne sont pas tant des actes d'autonomie, que le résultat d'un système devenu fou qui plonge tous dans un océan de monotonie conformiste, de soumission à l'autorité extérieure – du patron, du recruteur, de l'Etat –, de vide de sens et de conservatisme futile. Seul îlot d'espoir : celui du fils prodige, apte à sauver ses parents, dans une fin quelque peu incongrue dont la morale oscille entre optimisme artistique, rôle salvateur de la jeunesse et renaissance par le chemin de croix.

samedi 24 octobre 2015

Mademoiselle S. contre Gaspar Noé

Fascinante lecture : Lettres d'amour de Mademoiselle S. (1928-1930), publiées aux éditions Gallimard. Débridées, passionnées, déchirantes. Un ensemble de lettres d'une femme de l'époque, dont le ton et la crudité du vocabulaire sont comme un affront aux puritains et aux modernes arrogants qui semblent imaginer que la sexualité de mamy se résumait au missionnaire une fois tous les lustres, lumière éteinte et dans le silence. Il s'agit de la correspondance érotique d'une inconnue découverte grâce aux miracles du déménagement, avec l'intérêt de n'avoir pour une fois que le point de vue féminin.

Une subversivité réelle en des temps pré-soixante-huitards, une histoire de sexe et d'amour virulente, à savourer puis méditer après avoir visionné la profonde et pénétrante médiocrité du dernier film « Love » de Gaspar Noé, qui semble croire avoir réinventé la roue parce qu'il l'aurait filmée en mouvement avec une caméra 3D. Dix balles pour se faire gicler à la face, au sens propre comme au sens figuré, on peut se demander qui est réellement baisé dans l'histoire avec une telle vacuité scénaristique. En ce qui me concerne, j'ai eu le double déplaisir de me retrouver à côté d'un vieil homme étrange, à la respiration bruyante, et qui ne cessait de regarder sa braguette durant chaque scène de cul.

« Certes, amour chéri, j'ai pensé à toi hier soir comme je pense tous les jours. Mais cette caresse solitaire ne calme pas mes sens aussi complètement que je le voudrais. Il me manque toujours son étreinte, mon cher amant, et rien ne peut pour moi l'égaler car tu sais trop bien me prendre et le seul contact de ta jeune chair sur ma croupe suffit déjà à faire naître en moi une ivresse délicieuse.
[...]
Au revoir mon cher amour. Je te verrai tout à l'heure. J'ai besoin de baiser follement ta bouche et tes yeux. Je t'aime mon Charles chéri. Ne me fais jamais la peine de te détacher de moi. Dis-moi encore toute ta tendresse. Dis-moi toutes les folies auxquelles tu rêves. Tu sais maintenant que je t'appartiens tout entière et que je suivrai toujours ta fantaisie, si perverse soit-elle. »

— Mademoiselle S.

Photo : Jean-François Jonvelle.

[Échauffement littéraire 1]


Elle était entrée dans le train, et c'est comme si une conspiration de tristesse et de mélancolie s'était décidée à prendre d'assaut le wagon. Le balancement de ses bras synchronisé avec ses autres membres lui donnait un allant, une allure, d'un air détaché de tout. Une pudeur rétive aux effusions expressives, au rapprochement des corps comme des sentiments. On l'eut rendu captive de cent chaines qu'elle n'en aurait pas moins eu l'air mystérieusement inaccessible, à l'écart – déliée en quelque sorte. Pourtant elle donnait de prime abord l'image d'une bourgeoise commune, dont la banalité confondante se déclarait explicitement au travers de sa coiffure, d'une platitude capillaire digne des publicités pour appareils ménagers des années cinquante. Et cependant, son regard affichait un dédain global d'une imperturbable indifférence. Elle observait le monde avec les yeux de quelqu'un qui a trop perdu... et qui pour y survivre a décidé de ne plus rien posséder, par crainte de l'attachement. On avait juste envie de la prendre dans les bras afin d'éponger ces larmes invisibles dépêchés du fin fond de quelques insondables drames. Elle emmenait avec elle la grisaille de tout un peuple de vaincus. Mais pourquoi un tel accablement ?... J'aurais voulu élucider ce mystère drapé dans les brumes de son visage... Ce visage marqué par l'âge mais d'une singulière beauté (beauté triste, beauté fragile, beauté qu'on veut protéger et conquérir).

Extrait du Château de Cène de Bernard Noël

« – Douce, dis-je. Douce.

Tu ne réponds pas. Tu es noire. Alors ma main va, lentement va vers toi. Elle court un peu le long de ton flanc, puis tout à coup se précipite et escalade ta cuisse. Là, elle marque un temps d'arrêt, comme pour se faire oublier, puis elle glisse vers le ventre et noue ses doigts à la toison. Nouvel arrêt. Tu respires contre mes phalanges hautes. Tu attends et j'attends. L'une de tes mains est partie vers moi, en cachette. Je sens son approche. Je la fuis en cambrant mes reins. Sage, sage, murmures-tu. Et ta main me touche, grimpe tranquillement sur mon ventre, court vers la cuisse, retombe, se coule sous le pli de la fesse. Tu es là comme une ombre qu'on ne voit pas dans l'ombre, mais dont on sait qu'elle vous guette. Soudain je pense : je t'aime. »

Bernard Noël, Le château de Cène.

Photo : Lucien Clergue.

jeudi 15 octobre 2015

L'ère des victimes

Rédigé en 2013, au hasard d'une rencontre.

Il faut comprendre la béatification actuelle et a priori de la Victime comme une énième conséquence risible de notre époque « postmoderne ». Nous vivons en effet dans l'ère des post-, dans un compost de tous les post-machin et post-bidules : postindustriel, posthistorique, postnational, etc. L'ère de l'homme d'après, c'est-à-dire celui qui méconnait le passé, ignore le présent et est incapable de renouveler l'avenir. Il vient après tout car il a décidé de ne plus créer, de ne plus modeler – en quoi il serait d'avant, « à l'origine de ». Devant lui il n'y a rien, il n'y a plus que le néant. Il ne fait plus.

Ce monde est à la fois le monde du tertiaire et du troisième âge : un monde qui se réfugie dans la mollesse exacerbée des services et de la consommation, et qui n'a plus l'envie de changer, de révolutionner les choses. Le jeunisme n'est qu'un piètre masque, comme une sorte de camouflage esthétique pour cacher la vieillesse profonde des moeurs du monde. « C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » (Bernanos) La jeunesse est froide comme un cadavre.

Ce monde n'a par ailleurs pas connu la guerre, ni même le service militaire. Il n'a aucune expérience des armes, du sacrifice de la guerre, terrible et éducateur. Le soldat mort pour sa patrie, le révolutionnaire mort pour un idéal, quelle place leur accorder désormais ? Nous avons dépassé le temps des héros, ce temps archaïque où la mort n'était pas cette ombre à fuir perpétuellement, et où l'individu avait conscience d'un lien dépassant son extinction personnelle à travers la communauté. En somme, c'est un monde où l'on ne produit plus, où l'on ne combat plus, et je dirais même : où l'on n'invente plus – en témoignent la déliquescence des humanités, le tout-à-l'égo(ut) littéraire, la « disparition de la pensée critique » (Lieux Communs), l'uniformité politique ou encore la répétition artistique. Ce monde est tout tendu vers l'aspect passif de l'Homme.

Or, quoi de plus passif que la Victime ? La sacro-sainte Victime, cette idole-réceptacle, ce Totem de l'ouverture, de l'apathie et de l'indifférence. La Victime est la personne sur laquelle s'est posé le destin – « Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui » disait Péguy de Dreyfus – à défaut de l'avoir forgé. D'un Dieu créateur nous sommes passés au Dieu créé. Plutôt la victime neutre que le résistant condamné ; la Belgique en 14-18 plutôt que celle de 40-45. Passés des « classes dangereuses » aux « perdants de la mondialisation », la victime de discrimination réclamant l'aide de l'Etat s'est substituée au prolétaire luttant contre ce dernier.

C'est tout un processus liquide qui vient liquéfier les sentiments, l'activité de tous. La Vie ne se conjugue pas avec Victime, l'une agit, l'autre subit, là est toute la différence. Et nous ne voulons plus agir... Il est dès lors plus aisé de s'identifier à la personne dont les aléas n'ont pas été la conséquence de ses propres actes. Nous ressemblons à nos modèles et à nos dieux. La Victime est résignée, n'a pas d'autonomie et est dès lors irresponsable, comme nous.

mercredi 14 octobre 2015

Passage à Radio Campus sur l'athéisme dans les pays à majorité musulmane

Le 22 septembre 2015 j'interrogeais Jean-François Jacobs, vice-président de l'Association Belge des Athées, en compagnie de ma co-déléguée culture Lucie Pousset du Cercle du Libre Examen. C'est ici.

mardi 13 octobre 2015

Extraits d'In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord

« Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.

Comme le mode de production moderne les a durement traités ! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé ; ils n'en ignorent que la révolte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles.

Ils meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d'existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. On leur parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire : « il faut », et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n'importe quoi en le leur disant n'importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain.

Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressée par le fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leur propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien. On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leurs rivaux, qui n'écoutent plus du tout les opinions informes de leurs parents, et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés : ils se rêvent les métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n'échange que des regards de haine. »

Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

Extraits d'Une autre jeunesse de Jean-René Huguenin

« Longtemps je me suis senti seul. Ou plutôt : isolé. La solitude, chacun l’éprouve pour peu qu’il aime ou qu’il désire aimer, pour peu qu’il existe. Mon isolement me paraissait plus injuste et plus douloureux, pareil à celui des sourds, des étrangers. J’étais en exil dans mon époque. Il me semblait que personne de ma génération ne partageait mes colères ni mes désirs. Et les mots que j’aimais le mieux, que j’employais le plus souvent – volonté, ou tendresse, ou honneur – me fermaient les cœurs que je voulais gagner. Des jeunes gens raisonnables me répondaient : lucidité, lucidité, lucidité. La lucidité est une valeur dangereuse si l’on s’en contente; elle nous rassure trop facilement; nous croyons racheter nos faiblesses par la conscience que nous en avons. Parfois ils ajoutaient : objectivité. Et je me souvenais de ce mot de Nietzsche: "objectivité: manque de personnalité, manque de volonté, incapacité d’aimer".
[...]
"Le bonheur n'est pas gai", disait Maupassant. Le nôtre non plus. Nous l'avons construit sur les ruines du XXe siècle, sur le désespoir de Kafka, de Sartre et de Camus. C'est un bonheur âpre et tragique, à l'image de cette Nature que nous aimons, de cette mer qu'aujourd'hui tant de jeunes écrivains décrivent. Pour ma part, entre tant d'autres rivages, ce sont ces rivages bretons que je choisirais pour illustrer ce dur bonheur – les rivages, les rochers bretons, et ces grèves... ces grèves bretonnes à la tombée du soir, au moment où plus rien au monde ne semble bouger que la mer, et où le roulement d'une charrette solitaire, au loin, se perd dans le roulement des vagues. Le soleil, dont le reflet frappait encore, tout à l'heure, la vitre d'une ferme sur la falaise, s'est éteint. L'imminence de la nuit rappelle une autre menace, permanente, inévitable. Dans quelques instants, il n'y aura plus de lumière, dans quelques instants nous allons mourir. Et tout à coup, dans cette fatalité même, dans la certitude même de mourir, nous découvrons un joie étrange. La joie, peut-être, de faire face ; de considérer notre fragilité, notre précarité, non plus comme les signes de quelque châtiment et la preuve de notre misère, mais au contraire comme l'effet d'un mécanisme à la fois gratuit et savant, miraculeusement agencé pour donner tout son prix à notre destinée. Nous pouvons l'appeler le Destin, ou la Nature, ou la Providence, ou la Volonté divine, qu'importe ? Le moindre objet devient précieux à nos yeux éphémères ; regarder, entendre, respirer seulement nous satisfait. Et nous sentons qu'il n'est pas de maladie, de malchance ni d'angoisse, qui ne puisse défier le bonheur de vivre – cet extravagant bonheur que nous devons à la fierté d'être mortels.
[...]
Mais nous avons dû renoncer aussi à des illusions plus douces. Nous savons que l'amour ne brise pas les solitudes ; nous savons qu'il n'atteint jamais tout à fait le rêve de communion qu'il poursuit ; nous savons que le temps l'altère. Qu'importe, nous acceptons tout cela d'avance, comme l'une des conditions tragiques de notre destinée. Et je ne crois pas que les plus grandes amours soient les plus ambitieuses, au contraire. Ces fins de baisers, ces regards qui doivent se désunir, à tout moment semblent préfigurer la séparation dernière, dont nous sentons la menace dans l'ombre, imprévisible, si proche peut-être, peut-être préméditée par nous-mêmes – et nous rendent plus précieuse encore la possession de ce que nous allons perdre. »

Jean-René Huguenin, « Aimer la vie, vivre l'amour », dans Une autre jeunesse.

Peinture :  William Turner.

Extraits de La Notte de Michelangelo Antonioni (1961)


«  Lidia : J’ai l’impression de mourir parce que je ne t’aime plus. Je suis désespérée. Je souhaiterais être vieille et que ma vie dédiée à toi soit finie. Je souhaiterais ne pas avoir existé, parce que je ne peux plus t’aimer. C’est ce que je pensais dans le night club, quand tu t’ennuyais tant.

Giovanni : Mais si c’était vrai, si tu souhaitais être déjà morte…cela veut dire que tu m’aimes encore.

Lidia : Non, ça n’est que de la pitié.

Giovanni : Je ne t’ai jamais rien donné. Je ne me rendais pas compte que je gâchais ma vie, comme un idiot, prenant sans donner, ou donnant trop peu. Si tu penses que je n’ai pas beaucoup à offrir, c’est peut-être vrai.

Lidia : Je passais des après-midi à lire au lit. Tommaso m’appelait et m’y trouvait. Il pouvait m’embrasser, je n’aurais pas résisté, lasse de m’ennuyer. Mais ça lui suffisait de me voir lire tous ces livres inutiles. 200 pages par jour, je lisais si vite.

Giovanni : J’ai été si égoïste. Maintenant je réalise que ce que nous donnons aux autres nous revient.

Lidia : Pensent-ils que leur musique rendra la journée meilleure ?

Giovanni : Lidia, finissons cela. Essayons de nous raccrocher à quelque chose dont nous sommes sûrs. Je t’aime. Je suis sûr que je t’aime encore. Que puis-je rajouter ? Rentrons à la maison.

Lidia (lisant) : « Quand je me réveillai ce matin-là, tu étais encore endormie. Je me réveillais et j’entendais ta douce respiration. Je voyais tes yeux fermés, derrière tes boucles de cheveux, et je me sentais bouleversé. Je voulais pleurer, te réveiller, mais tu dormais si profondément. Dans la pénombre, ta peau semblait briller de vie, si chaude et douce que je voulus l’embrasser, mais j’avais peur de te réveiller. J’avais peur de t’avoir, éveillée, dans mes bras à nouveau. A la place je voulais quelque chose que personne ne pourrait m’enlever, à moi seul, cette éternelle image de toi. Au-delà de ton visage je voyais une pure et superbe vision, nous montrant dans l’entièreté de ma vie que les années à venir, même celles passées, étaient la plus miraculeuse chose du monde…sentir, pour la première fois, que tu avais toujours été mienne. Et que la nuit s’étendrait pour toujours, unie à ta chaleur, à tes pensées, à ta volonté. A ce moment j’ai réalisé combien je t’aimais, Lidia, et je pleurai d’émotion. Je sentais que cela ne finirait jamais, que nous demeurerions ainsi toute notre vie. Non pas seulement se sentir proches, mais s’appartenir l’un à l’autre, d’une façon que personne ne pourrait détruire, excepté l’apathie de l’habitude, la seule menace possible. Puis tu te réveillas et, souriante, passas tes bras autour de moi, m’embrassant, et je sentis qu’il n’y avait rien à craindre. Nous serions toujours comme à cet instant, unis par des liens plus forts que le temps ou l’habitude. »

Giovanni : Qui a écrit cette lettre ?

Lidia : C’est toi. »

La Notte, 1961.

Extraits de Clair de femme de Romain Gary

L'un des plus beaux récits de Romain Gary : Clair de femme, d'un lyrisme passionné d'amour, parcouru de douceur et de tendresse – cette force qui se meut lentement mais de manière irrépressible. L'éloge du couple comme forme ultime de vie, comme destin et comme aboutissement. Gary le séducteur, Gary l'homme qui aimait les femmes (et les mots), Gary le soldat, peint ici un tableau d'un romantisme foudroyant, avec cette pointe de tragique qui lui donne toute sa puissance romanesque. L'histoire d'un homme qui a tant aimé une femme, qu'il ne pût à sa mort ne pas en aimer une autre. Deux personnes qui pourtant s'étaient plongées l'une dans l'autre jusqu'à l'inconnu, vivaient avec une radicalité si belle leur passion... Non pas la fusion, mais un sentiment profond d'avoir trouvé une patrie, un lieu de vie, une identité, une complétude. Deux êtres qui partageaient un bout d'indépendance, s'éprouvaient dans cette forme si spéciale d'existence qu'est l'union de deux personnes. Et pourtant, avant de disparaître, elle le lui fit promettre : d'aimer sans suite eut été une négation de cet amour, il lui fallait donc lui jurer d'aimer à nouveau. Désormais, il aimerait donc la défunte à travers une vivante. Parce qu'il n'y a rien de plus désolant, de plus triste que de vivre sans amour, et que la dégueulasserie de l'existence humaine réside dans ce simple fait qu'il n'y a rien de moins impossible.

Extraits :

« J'entrai et la pris dans mes bras. Je sentis ses ongles sur ma nuque. Elle sanglotait. Je savais qu'il ne s'agissait ni de moi ni d'elle. Il s'agissait de dénuement. C'était seulement un moment d'entraide. Nous avions besoin d'oubli, tous les deux, de gîte d'étape, avant d'aller porter plus loin nos bagages de néant. Il fallut encore traverser le désert où chaque vêtement qui tombe, rompt, éloigne et brutalise, où les regards se fuient pour éviter une nudité qui n'est pas seulement celle des corps, et où le silence accumule ses pierres. Deux êtres en déroute qui s'épaulent de leur solitude et la vie attend que ça passe. Une tendresse désespérée, qui n'est qu'un besoin de tendresse. »

« A la santé des amoureux, à la santé du roi de France. L'homme sans patrie féminine me tenait compagnie dans le miroir. Lui, l'autre, moi, l'apatride. On t'a pris ton pays, mon vieux. Tes sources, ton ciel, tes champs et tes vergers. Et de tout mon pays, je crois que sa chevelure était pour moi un lieu plus secret, plus sûr que les cachettes de mon enfance. Lorsque sa blondeur abritait mes yeux, je vivais des instants dont on ne peut parler que comme d'une ultime connaissance, une raison d'être qui s'étendait même à tout ce qui n'était pas elle, comme si je savais enfin quel manque, quelle privation avaient aiguisé les épines et durci les pierres. J'avais patrie féminine et il ne pouvait plus y avoir de quête. Mon pays avait une voix que la vie semblait avoir créée pour son propre plaisir, car j'imagine que la vie aussi a besoin de gaieté, à l'en juger par les fleurs des champs, qui sourient tellement mieux que les autres. Lorsque nous étions dans notre maison de Briac, le temps était si bien dressé qu'il ne se mettait à aboyer que lorsqu'elle partait au village et tardait à revenir. Je ne dis ici que ce que chaque couple a connu, ce sont là choses qui ont creusé notre plus vieux chemin sur la terre. Je vous parle d'une bienheureuse absence d'originalité, parce que le bonheur n'a rien à inventer. Rien, dans ce qui nous unissait n'était à nous seuls, rien n'était différent, unique, rare ou exceptionnel, il y avait permanence et pérennité, il y avait couple, nous étions plus anciens que mémoire humaine. Je ne pense pas qu'il y ait bonheur qui n'ait goût immémorial. Pain, sel, vin, eau, fraîcheur et feu, on est deux, et chacun est terre, et chacun est soleil. »

« Le malheur fait bien sa propagande : indépendance, indépendance. Hommes, femmes, pays, nous avons été à ce point infectés d'indépendance que nous ne sommes même pas devenus indépendants : nous sommes devenus infects. [...] La seule valeur humaine de l'indépendance est une valeur d'échange. Quand on garde l'indépendance pour soi tout seul, on pourrit à la vitesse des années-solitude. »

« Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on donne et plus il vous reste. J'ai vécu d'une femme et je ne sais pas comment on peut vivre autrement. Vous voulez des souvenirs ? En voici un. Elle était couchée. Elle souffrait déjà beaucoup. J'étais penché sur elle... Une main forte, une présence virile, rassurante, dans le genre "je suis là..." De quoi crever. Elle m'avait touché la joue, du bout des doigts. "Tu m'as tellement aimée que c'est presque mon oeuvre. Comme si j'avais réussi vraiment à faire quelque chose de ma vie. Ils peuvent toujours essayer, ceux qui se comptent par millions : seul un couple peut le réussir. On ne peut compter par millions que jusqu'à deux." »

« J'aurai toujours patrie, terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Eclair de femme. »

« On dit de l'Iliade que c'est une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples vieillissants dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoires. »

« Je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un commencement de tout ce qui vous reste à faire. »

« Le sens de la vie a un goût de lèvres. C'est là que je prends naissance. C'est de là que je suis. »

« Une femme, un homme — et voilà qu'un coup de dés abolit le hasard. »

« C'est une époque où tout le monde gueule de solitude et où personne ne sait qu'il gueule d'amour. Quand on gueule de solitude, on gueule toujours d'amour. »

Photo : Nobushi Araki.

La juste colère de Xavier Mathieu

On peut dire ce que l'on veut de la violence, de son caractère barbare, primitif, inhumain – les adjectifs ne manquent pas –, ces discours abstraits, qui semblent flotter dans un bocal de formol avec les autres idées naïvement pacifistes, n'ont aucune emprise sur le réel. Tôt ou tard, ce phénomène organique à l'espèce humaine refait surface, après avoir été enfoui sous le règne du discours. La civilisation occidentale, après de longues décennies de sommeil, se rend compte que la violence est « la sage-femme de l'histoire », c'est-à-dire qu'il y a de l'histoire, et que celle-ci ne se meut pas lentement, au gré d'un doux et paisible développement. Elle se provoque. Elle met en prise, comme à Troie, des forces divergentes, ennemis par intérêt et par la force des choses. Et le tragique de l'histoire, c'est que ses acteurs n'en semblent bien souvent pas maîtres.

Il n'y a guère que les illusions des acteurs déconnectés du réel, ces grands dont Jean Giraudoux disait que le privilège « c'est de voir les catastrophes d'une terrasse », pour espérer un dénouement pacifique à la croissante lutte des classes. Les élites exercent une violence inouïe sur les masses de travailleurs, et sont tout simplement incapables de s'auto-limiter. Tôt ou tard, cette violence sinistre, hypocrite et fardée du calme tout bourgeois provoque chez ses victimes des réactions brutales. Logique : on peut soumettre éternellement un chien à coups de matraques, l'être humain, esprit indocile, est insoumis par nature, et réagit tôt ou tard à l'exploitation.

Si je retiens une chose de toute cette affaire de chemise, c'est que les Anciens avaient raison : la violence permet de mettre à jour la division réelle des classes. Les médias, par leur unanimisme anti-ouvrier, par leur soutien homogène du DRH bousculé, ont démontré leur caractère de classe, à l'instar du gouvernement de gôche de la France. Il n'aura fallu pour ça que de quelques boutons en moins, pour que l'Univers bourgeois, des deux rives de l'Atlantique, s'exclame tel une marquise choquée par la roture. La froideur glaciale de la bourgeoisie n'est possible que parce qu'une société pacifiée par la force démesurée de l'Etat a été anesthésiée par les longues années de soumission.

Et qu'on se rappelle d'une chose : la violence révolutionnaire n'a très souvent été que le fait d'une réaction à des représailles. Lorsque les pauvres veulent prendre le pouvoir pacifiquement, il y a toujours quelque part un bâton qui tapote lentement une main policière. Les luddites anglais n'ont brisé des machines que parce qu'il n'y avait pas de réponses à leurs pétitions - et ils ont basculé dans la clandestinité face à la violence étatique. La Commune de Paris aurait pu être un événement pacifique sans la présence d'un envahisseur et la boucherie orchestrée par le gouvernement versaillais. La guerre moderne n'a jamais été populaire : elle a toujours été le fait de gouvernements, c'est-à-dire des élites.

mardi 1 septembre 2015

Extrait de « La grande vie » de Jean-Pierre Martinet

Houellebecq + Bukowski = Jean-Pierre Martinet. Le degré de sordidité et de glauque atteint ici des niveaux de comique rarement égalés. Extrait d'une de ses nouvelles, grand prix de l'humour noir en 2012 (posthume) :

« Et Madame C. se tournait alors vers moi, elle me disait qu'elle avait peur de mourir étouffée ici, dans cette loge minuscule, qui lui laissait juste la place de respirer, entre ses plantes vertes et les photos en couleur de Luis Mariano, maintenant elle ne pouvait plus dépasser le deuxième étage lorsqu'elle montait le courrier, elle avait l'impression de descendre à la cave, d'être assaillie par des rats, de patauger dans l'humidité, sans doute le coeur, me répétait-elle tristement en passant sa main sur ses paupières boursouflées, en été je suis toujours fatiguée, il me faudrait changer d'air, je ne supporte plus Paris, la rue Froidevaux me donne la nausée, un autre ciel, ah oui, la plage, ah la plage, quand j'étais petite fille ma mère m'emmenait à Biarritz, sur la jetée, on respirait alors, le Casino disparaissait sous les hortensias bleus, on y jouait des opérettes, quels décors, mon petit Adolphe, tu peux pas imaginer, enfin elle m'emmenait pas vraiment ma mère, elle suivait ses patrons, elle était domestique, mais l'hiver était très doux, là-bas, le ciel blanc, presque transparent, en décembre on pouvait se contenter d'une cotonnade légère, on mangeait des glaces à l'abricot, oui, j'ai vu trois fois "Le pays du Sourire" avec maman, et les airs je les connais encore, oui, tu veux que je te les chante mon petit Adolphe.

Parfois, aussi, Madame C. était moins nostalgique. Elle se plaignait d'avoir à travers la cour pour aller chier. Ce qui lui arrivait de plus en plus souvent, ces derniers temps. Elle avait la colique en permanence. Elle me demandait avec insistance si je ne connaissais pas un remède contre la chiasse. Non, je ne connaissais pas. Ce qu'elle supportait le plus mal, c'était de ne pas avoir des waters à elle, à son âge, après plus de vingt ans de bons et loyaux services au 47, rue Froidevaux. "Et en plus, mon petit Adolphe, des chiottes à la Turque !" Elle suffoquait d'indignation, elle frémissait de rage chaque fois qu'elle me racontait ses malheurs. Je l'écoutais à peine. Je fixais stupidement le mouvement de houle qui agitait son énorme poitrine. Je finissais par avoir le mal de mer. Alors, je m'absorbais dans la contemplation de la photo de Luis Mariano dans "Le chanteur de Mexico". Son sourire m'accablait. Si je détournais les yeux, je tombais sur une photo de "Violettes Impériales". Et toujours le même sourire, figé, inquiétant, des dents éclatantes, ce ciel bleu, vide, ces habits rutilants, ce décor espagnol en trompe l'oeil qui m'angoissait, je ne savais pas très bien pourquoi. "Tu comprends, mon grand, un jour, je vais glisser, avec mon poids, et on ne pourra pas venir me dégager. En plus, avec tous ces salauds qui se branlent dans les vécés de la cour, et qui sont même pas capables de viser le trou ! Et tu crois qu'ils tireraient la chasse ? Y'a même du foutre sur les murs, je t'assure. Misère. C'est sûr, je vais glisser. Déjà je sens qu'on m'aspire. On m'attire vers les profondeurs. En voiture, Simone ! D'abord, le pied coincé, et puis, hop, par ici la sortie, tout le reste vient avec, les cent quatre-vingt kilos, plus de Madame C. ! Même pas d'obsèques. Même pas de cérémonie religieuse. On fait pas une messe pour une concierge qui a disparu dans le trou des chiottes. Aucun curé voudrait. D'abord les curés, c'est tous des cons, ils aiment pas les concierges, et les communistes non plus, ils sont aussi cons."

Tout en parlant, elle m'arrachait mes vêtements, puis elle se déshabillait lentement à son tour, presque cérémonieusement, ses seins monstrueux déferlaient sur moi avec un grondement sourd d'avalanche, ils me recouvraient peu à peu, j'avais beau essayer de me débattre j'étais submergé, je n'apercevais même plus le sourire radieux de Luis Mariano, ni les plantes vertes, ni l'horrible tapisserie représentant des légumes, un potager de cauchemar, avec des topinambours, des raves, des choux, des carottes verdâtres, des asperges violettes, j'étais dans le noir, j'entendais encore Madame C. dire faiblement que tous les habitants de l'immeuble avaient des waters individuels, sauf elle, si c'était pas un malheur une chose pareille, une cuvette étincelante, on pouvait se voir dedans avec les produits modernes, une lunette en velours ou en fourrure, une chasse d'eau en or massif, plus belle que le Chah et la Chahbanou réunis, des bidets en porcelaine qu'on pouvait se laver au Champagne dedans, ces visions paradisiaques semblaient l'exciter terriblement, tandis qu'elle m'engloutissait, elle était déjà toute marécageuse, elle me remuait brutalement en elle tout en me tenant les pieds pour m'empêcher de gigoter, et puis, lorsqu'elle avait bien joui, après avoir poussé un meuglement qui faisait trembler les murs, elle m'expulsait de son formidable vagin, me laissant seul sur le plancher comme un roi dépossédé, trempé de la tête aux pieds, incapable de dire un seul mot.

Lorsqu'elle me voyait trop longtemps demeurer accroupi par terre, d'un air absent, Madame C. m'ordonnait d'aller me laver en me donnant une grande claque sur les fesses. "Allez, hop, mon petit bonhomme, à la douche !" Je n'osais lui avouer qu'elle aussi aurait eu grand besoin d'une douche, car vraiment, cette fois, j'avais eu peur de mourir asphyxié pendant notre folle étreinte. Si du moins on peut appeler ainsi l'acte répugnant qui nous unissait. Mes cheveux noirs pendaient en mèches sales sur mon front. Je me sentais gluant, visqueux, comme un nouveau-né braillard qui vient d'être chassé du ventre de sa mère, horriblement mal à l'aise, en colère contre tout ce qui l'entoure. Je ne pouvais m'empêcher de penser, certains jours, que, tout de même, Madame C. avait une manière bien étrange de faire l'amour. Elle n'attendait pas que je sois prêt, non, elle me voulait tout entier en elle. J'étais condamné à plonger sans maugréer dans les ténèbres rougeoyantes. Je comprenais la terreur des habitants de Pompéï lorsque la lave du Vésuve avait déferlé sur eux. »

Jean-Pierre Martinet, La grande vie, éditions de l'Arbre vengeur.

mercredi 26 août 2015

Aurélie Trouvé : les multinationales ont la mainmise sur les semences

Pendant que les rares paysans restants crèvent la misère, se suicident ou ploient tout simplement sous le poids de la concurrence « libre et non faussée » des monstrueuses industries agricoles et des pays à main d'oeuvre sous-payée – Libre-Echange, que Ton nom soit sanctifié, que Ton règne vienne, que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel –, le Génie européen, de son côté, s'est dit que ces ploucs méritaient aussi de se voir transformer en délinquants ruraux. Et c'est ainsi que les semences de variété traditionnelles ne pourront plus être commercialisées...

Les eurocrates sont épaulés en ça par la Science toute triomphante, dont un représentant interrogé par l'auteur de cet article déclare haut et fort les raisons productivistes qui motivent une telle décision : « Pour le Prof. Bernard Bodson de Gembloux Agro Bio Tech ULg, les variétés issues de la recherche sont plus résistantes et plus productives. » La recherche, financée aussi par les industriels, est ainsi instrumentalisée par ces derniers afin de lutter contre l'autonomie vivrière des gueux, qui doivent payer une fortune pour espérer rejoindre le prestigieux catalogue des semences labellisées.

Bien évidemment, nous connaissons tous la chanson : c'est pour notre bien à nous les Européens, si faibles, si fragiles, si improductifs. Étrangement, les agriculteurs ne semblent pas être européens selon cette logique, et devront encore un peu plus se soumettre aux multinationales dont les semences brevetées ou copyrightées pourront grappiller les parts de marché restantes – la biodiversité, c'est clairement un truc de bouseux qui n'ont pas fait Erasmus ou même l'Université.
 
«  Mais revenons aux multinationales. Elles ont déjà mis la main sur l'essentiel de la transformation, de la distribution et du négoce. Il en est de même de la fourniture en pesticides et engrais, et, comme on l'a vu, de la production agricole. Elles détiennent un pouvoir déterminant sur la qualité des aliments, leurs échanges, leurs prix, les façons de les produire et de les consommer. Elles accaparent toujours davantage une grande partie de la valeur créée, pour nourrir les profits des actionnaires. Elles tissent une toile complexe d'intermédiaires et de sous-traitants, rendant beaucoup plus opaques les filières, du champ à l'assiette. Pourtant, ça ne leur suffit pas. Il leur faut trouver de nouvelles sources de profit, entre autres contrôler un maillon essentiel de la chaîne alimentaire : les semences et, avec elles, le travail de sélection et d'amélioration des plantes.

Il fallait pour cela que les multinationales privatisent pour leur propre compte et utilisent le travail de sélection des espèces et des variétés que les agriculteurs ont réalisé pendant des milliers d'années. Il leur fallait obliger les paysans à ne plus conserver et échanger entre eux leurs semences et à se tourner vers les firmes transnationales de l'agrochimie et du génie génétique : cela a été permis par les législations française et européenne, qui rendent très difficiles l'utilisation de leurs propres semences, leur échange et leur vente à d'autres producteurs. Il leur fallait pouvoir accaparer toute "innovation", y compris quand celle-ci s'appuyait sur des savoirs paysans : cela a été permis depuis les années 1980 par le brevetage du vivant, qui rend les multinationales propriétaires de ces innovations et de toute semence appartenant à la variété en question. Il leur fallait contraindre les paysans à racheter chaque année les semences privatisées : cela a été permis grâce aux semences hybrides (C. Bonneuil, F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, éditions Quae, 2009) ! Enfin, il leur fallut accélérer ces processus grâce à une nouvelle technologie : les OGM, vendus à 90% par Monsanto. 

Au-delà de la mainmise de quelques multinationales sur un acte primordial pour la vie, celui de semer, l'industrialisation des semences concentre la production sur quelques variétés standard et appauvrit considérablement la biodiversité cultivée. Au-delà de risques non maitrisés sur l'environnement et la santé humaine, les OGM, pour la plupart cultivés pour leur résistance aux herbicides, ont pour fonction essentielle d'augmenter les intrants chimiques. Une nouvelle fois, les agriculteurs sont forcés d'acheter aux multinationales, dont Monsanto, des produits dont ils pourraient se passer (M.-M. Robin, Le Monde selon Monsanto, La Découverte, 2009). C'est une mise sous tutelle financière des communautés paysannes et un désastre supplémentaire pour la nature. »

Aurélie Trouvé, Le business est dans le pré, éditions Fayard, 2015, pp.77-80.

dimanche 23 août 2015

Orwell : « Il y a à Paris des hommes pourvus de diplômes qui récurent des assiettes 10 à 15 heures par jour. »

Dans la dèche à Paris et à Londres est un « récit bien banal » selon les dires de l'auteur. Il s'agit d'un retour sur l'une des périodes les plus difficiles qu'a vécues George Orwell (1984, La ferme des animaux,...), encore inconnu, qui a dû survivre à Paris et ensuite à Londres avec des revenus évanescents, voire absents. Périple terrible, épopée de clodo où Orwell survit en traçant son chemin au travers des marges de ces sociétés respectives, rencontrant chômeurs, vagabonds, plongeurs, patrons véreux, etc. Tout un bestiaire qui évolue dans un état second, pour certains proche du stade animal tant la misère en a contraint d'abandonner toute perspective future, tout désir (gastronomique comme sexuel), avec la frustration qu'engendre un tel état inhumain. Récit à la fois social et existentiel, Orwell y rencontre des personnages incroyables que les circonstances brutales de la société capitaliste n'ont pas toujours avilis jusqu'au point de non-retour, et en ressort métamorphosé :
« Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. »
La plume d'Orwell est hautement reconnaissable : un jet fluide, agréable à lire, simple mais à la fois recherché, voire raffiné. Son talent d'écrivain s'y déploie peut-être même plus que dans ses deux romans les plus connus, avec une espèce de concision et de lyrisme qui confinent au génie, par une sorte de limpidité qui n'enlève rien à la complexité des propos. Orwell écrit comme une chanson populaire : avec une quête de l'esthétique accessible à tous, une poétique du vulgaire et du trivial. Il témoigne du soucis de toucher l'autre par la littérature, et de témoigner d'une expérience à la fois profonde et universelle.

A l'instar de Simone Weil devenue ouvrière un temps, Orwell vit la pauvreté dans la chair et jusqu'aux os ; loin des écueils du misérabilisme bien-pensant comme du mépris dandy, il la creuse pour révéler les vertus des humbles, ensevelis sous la poussière et la saleté, tout en ne s'aveuglant pas aux aliénations circonstancielles, à la psychologie propre des individus composant ce peuple de forçats. C'est le propre de l'écrivain dans le peuple : l'écrivain qui vit avec lui, avec le sentiment d'appartenir à cette communauté d'humains, et qui ne l'aborde pas comme un anthropologue observant une réserve d'indigènes. Drôle et effrayante à la fois, on ne sort pas de cette lecture indemne. Voici donc le chapitre XXII en extrait, où Orwell revient sur toute son expérience parisienne, avant de quitter Paris pour vivre un dernier mois infernal à Londres :


« XXII

Je veux maintenant livrer, pour ce qu’elles valent, quelques réflexions personnelles sur la vie d’un plongeur à Paris. Si l’on y réfléchit, il semble aberrant que, dans une grande ville moderne, des milliers de personnes puissent passer toutes leurs heures de veille à laver des assiettes dans de sombres souterrains surchauffés. Les questions que je pose sont alors les suivantes : comment un tel mode de vie peut-il se perpétuer ? Quel but sert-il ? Qui souhaite le perpétuer, et pourquoi ? Je n’adopte pas ici l’attitude de creuse révolte du fainéant, j’essaie simplement de considérer la vie du plongeur sous l’angle de sa signification sociale.

Il faut, je crois, commencer par souligner que le plongeur est un des esclaves du monde moderne. Loin de moi l’idée de faire verser des larmes sur son sort, car il vit matériellement beaucoup mieux que bien des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de la liberté, il n’en a pas plus qu’un esclave qu’on peut vendre et acheter. Le travail qu’il effectue est servile et sans art. On ne le paie que juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. Ses seuls congés, il les connaît lorsqu’on le flanque à la porte. Tout espoir de mariage lui est interdit, à moins d’épouser une femme qui travaille aussi. Excepté un heureux hasard, il n’a aucune chance d’échapper à cette vie, sauf pour se retrouver en prison. Il y a en ce moment à Paris des hommes pourvus de diplômes universitaires qui récurent des assiettes dix à quinze heures par jour. Et l’on ne saurait dire que c’est pure paresse de leur part, car un fainéant ne peut pas faire le travail d’un plongeur. Ils se sont simplement trouvés pris dans un engrenage qui annihile toute pensée. Si les plongeurs pensaient un tant soit peu, il y a belle lurette qu’ils auraient formé un syndicat et se seraient mis en grève pour obtenir un statut plus décent. Mais ils ne pensent pas, parce qu’ils n’ont jamais un moment à eux pour le faire. La vie qu’ils mènent a fait d’eux des esclaves.

La question est alors : comment cet esclavage peut-il se perpétuer ? On a coutume de considérer comme allant de soi que tout travail répond à un besoin réel. Les gens voient quelqu’un effectuer un travail peu agréable et s’imaginent avoir tout dit en assurant que ce travail est nécessaire. Ainsi, le travail à la mine est pénible, mais nécessaire : nous avons besoin de charbon. Travailler dans les égouts n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut bien des égoutiers. Et c’est la même chose pour les plongeurs : il y a une clientèle pour les restaurants, il faut donc des hommes qui passent quatre-vingts heures par semaine à laver des assiettes. C’est la civilisation qui l’exige, un point c’est tout. Un tel jugement mérite examen.

mercredi 12 août 2015

« Le paysan médiéval avait plus de vacances que vous » (New York Post)

En ces temps où le travail du dimanche tend à devenir une norme légale et une évidence aux yeux de beaucoup trop de gens (voire un droit aux yeux des consommateurs agressivement égoïstes), il est bon de faire entendre un autre son de cloche. Cet article, en anglais malheureusement, décrit une vérité historique, inconnue de toutes nos fortes têtes libérales, à savoir que le paysan médiéval travaillait BEAUCOUP moins que nous. Si le XIXe siècle et sa révolution industrielle furent une aberration humaine avec leurs 70 à 80 heures de travail par semaines (un temps de travail presque inconnu dans l'histoire de l'humanité), nos 40 heures (qui sont – secret de polichinelle –, dans les faits, bien plus), ne sont pas moins une particularité moderne quand on les compare à notre propre passé.

Quand le travailleur américain moyen dispose généralement de huit jours de vacance, le paysan médiéval pouvait parfois ne travailler, grâce à de nombreuses semaines de vacances et autres journées de congé, pas plus de 150 jours par an ! Et il faut savoir ce que furent ces journées de travail aussi. Loin du quotidien des salariés exploités comme des robots sans âme, où trente minutes de pause pour manger semblent être un cadeau merveilleux offert par le patron, le travailleur de l'époque prenait son temps pour manger et profitait bien souvent d'une sieste l'après-midi. L'économiste Juliet Shor convoquée ici rappelle que le train de vie de l'époque était « beaucoup plus lent, même paisible » et le travail « plus détendu ». Rappelons-nous par ailleurs ce que l'historien anglais Edward P. Thompson disait à propos du travail pré-industriel, qui se caractérisait aussi par une diversité d'activités bien plus grande (des sous-tâches dans un même métier, à la flexibilité des allers-venus, en passant par la persistance de nombreux emplois « mixtes ») :

«  Avant l'avènement de la production de masse mécanisée, l'organisation du travail était donc caractérisée par l'irrégularité. Dans le cadre de la production requise pour la semaine ou la quinzaine – tant de verges de tissus, tant de clous ou de paires de chaussures – la journée de travail pouvait être plus ou moins longue. De plus, dans les premiers temps de l'industrie manufacturière et de l'industrie minière, de nombreux emplois mixtes persistaient : les employés des mines d'étain de Cornouailles pêchaient aussi le pilchard ; leurs collègues des mines de plomb du Nord cultivaient parallèlement de petits lopins de terre ; les artisans des villages louaient leurs services dans le bâtiment, les transports, la menuiserie ; les ouvriers à domicile ; les petits fermiers des Pennines étaient aussi tisserands. » (Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, éditions La Fabrique, pp.50-51)
Il rajoutait :

« Lorsque les hommes avaient le contrôle de leur vie professionnelle, leur temps de travail oscillait donc entre d'intenses périodes de labeur et d'oisiveté (Organisation que l'on retrouve au demeurant aujourd'hui chez les travailleurs indépendants – artistes, écrivains, petits fermiers, et sans doute aussi chez les étudiants –, ce qui porterait à se demander si ce n'est pas là un rythme de travail "naturel" pour l'homme.). A en croire la tradition, les lundi et mardi, la navette du métier à tisser était rythmée par la lente goualante des tisserands : "On a bien l'temps, on a bien l'temps." Les jeudi et vendredi, ils changeaient de refrain : "Plus qu'un jour à tirer, plus qu'un jour à tirer." La tentation de rester au lit une heure de plus le matin obligeait à achever le travail tard le soir à la chandelle. Très peu de corporations manquaient d'observer la Saint-Lundi : cordonniers, tailleurs, charbonniers, typographes, potiers, tisserands, bonnetiers, couteliers – autant de métiers des quartiers populaires de Londres. » (ibid., pp.52-53)

Si les USA sont les pires en la matière , n'ayant même pas de politique en matière de vacances nationales, nous nous y acheminons tranquillement, en cadence avec la musique lugubre de nos élites libérales. Personne, parmi ces dernières, ne semblant se rendre compte que diminuer les journées de vacance ainsi qu'augmenter le temps de travail, non seulement loin de faire « trimer les branleurs qui font pas l'effort de travailler » (il n'y a qu'un branleur, n'est-ce pas, pour trouver le fait de répéter continuellement le même geste, répéter les mêmes paroles, pour un salaire de misère, insupportable), n'améliore en rien la productivité du travailleur. Les études ainsi que le bon sens l'attestent : un travailleur qui revient de vacance est bien plus productif car reposé – les études l'ont aussi démontré pour les siestes durant le travail –, et les travailleurs les plus productifs dans le monde sont aussi ceux qui travaillent le moins (l'Allemand travaille beaucoup moins d'heures que le Grec !...).

Nos ancêtres ayant lutté pour la journée de 8 heures ne luttaient pas pour quelque chose de « nouveau ou radical », mais pour restaurer ce « dont jouissaient leurs ancêtres avant l'arrivée des capitalistes industriels et de l'ampoule électrique ».