jeudi 5 mars 2015

« Ce qui est important », Cornélius Castoriadis

« CE QUI EST IMPORTANT

Dans le n°3 de Pouvoir Ouvrier* un instituteur posait la question : pourquoi les ouvriers n'écrivent-ils pas ? Il montrait, de façon profonde, que cela est dû à toute leur situation dans la société et aussi à la nature de la soi-disant "éducation" que dispense l'école capitaliste. Il mentionnait aussi le fait que souvent les ouvriers pensent que leur expérience "ce n'est pas intéressant".

Ce dernier point me paraît tout à fait fondamental, et je voudrais faire part là-dessus de mon expérience, qui n'est pas l'expérience d'un ouvrier, mais celle d'un militant.

Lorsque des ouvriers demandent, comme cela arrive, qu'un intellectuel leur parle des problèmes du capitalisme et du socialisme, ils comprennent difficilement que l'on accorde une place centrale à la situation de l'ouvrier dans l'usine et dans la production. Il m'est par exemple arrivé de faire devant des ouvriers des exposés autour des idées suivantes :

  • la façon dont est organisée l'usine capitaliste crée un conflit perpétuel entre les ouvriers et la direction autour de la production ;
  • la direction utilise toujours de nouvelles méthodes pour enchaîner les ouvriers à la "discipline de la production" telle qu'elle l'entend ;
  • les ouvriers inventent toujours de nouvelles méthodes pour se défendre ;
  • cette lutte a souvent plus d'influence sur le niveau des salaires que les négociations ou même les grèves ;
  • le gaspillage qui en résulte est énorme et de loin supérieur à celui que provoquent les crises économiques ;
  • les syndicats restent toujours étrangers et le plus souvent hostiles à cette lutte des ouvriers ;
  • les militants ouvriers doivent diffuser tous les exemples de cette lutte qui ont une valeur en dehors de l'entreprise où ils se sont produits ;
  • rien ne serait changé à cette situation par la simple "nationalisation" des usines et la "planification" de l'économie ;
  • le socialisme est par conséquent inconcevable sans un changement complet de l'organisation de la production dans les usines sans la suppression de la direction et l'instauration de la gestion ouvrière.
Ces exposés étaient à la fois concrets et théoriques ; c'est-à-dire, ils donnaient chaque fois des exemples réels et précis, mais en même temps, loin de se militer à une description, essayaient de tirer des conclusions générales. Ce sont là des choses dont les ouvriers ont évidemment l'expérience la plus directe et la plus complète, et qui, d'autre part, ont une signification profonde et universelle.

Pourtant, ce que l'on constate, c'est que les auditeurs parlent peu et paraissent plutôt déçus. Ils sont venus là pour parler ou entendre parler de choses importantes ; et il leur paraît difficile de croire que ces choses importantes sont ce qu'eux-mêmes font tous les jours. Ils avaient pensé qu'on leur parlerait de la plus-value absolue et relative, de la baisse du taux de profit, de la surproduction et de la sous-consommation. Il leur paraît incroyable qu'on leur dise que l'évolution de la société moderne est beaucoup plus déterminée par les gestes quotidiens de millions d'ouvriers dans toutes les usines du monde que par de grandes lois cachées et mystérieuses de l'économie, découvertes par les théoriciens. Ils en arrivent même à contester qu'une telle lutte permanente entre les ouvriers et la direction existe et que les ouvriers parviennent à se défendre ; pourtant, une fois que la discussion a démarré vraiment, ce qu'ils disent démontre qu'ils mènent eux-mêmes cette lutte du moment où ils pénètrent dans l'usine jusqu'au moment où ils en sortent.

Cette idée chez les ouvriers que ce qu'ils vivent, ce qu'ils font et ce qu'ils pensent "n'est pas important", ce n'est pas seulement ce qui les empêche de s'exprimer. C'est la plus grave manifestation de l'asservissement idéologique au capitalisme. Car le capitalisme ne peut survivre que si les gens sont persuadés que ce qu'eux-mêmes font et savent est de la petite cuisine privée, sans importance, et que les choses importantes sont le monopole des gros Messieurs et des spécialistes des divers domaines. Constamment, le capitalisme essaie de faire pénétrer cette idée dans la tête des gens.

Mais ils faut aussi dire qu'il a été puissamment aidé dans ce travail par les organisations ouvrières.

Depuis fort longtemps, syndicats et partis ont essayé de persuader les ouvriers que les seules questions importantes concernent soit les salaires, soit l'économie, la politique et la société en général. Cela est déjà faux. Mais il y a pire. Ce que ces organisations ont considéré comme "théorie" sur ces questions, et ce qui de plus en plus a passé pour tel aux yeux du public, au lieu d'être, comme il aurait fallu, étroitement lié à l'expérience des ouvriers dans la production et dans la vie sociale, est devenu une théorie soi-disant "scientifique", de plus en plus abstraite (et de plus en plus fausse). De cette théorie, bien sûr, seules les spécialistes – intellectuels et dirigeants – savent et peuvent parler. Les ouvriers n'ont qu'à se taire, et essayer consciencieusement d'absorber et d'assimiler les "vérités" que les premiers leur débitent. On parvient ainsi à un double résultat. L'intense désir que de grandes couches de la classe ouvrière éprouvent pour élargir leur connaissances et leur horizon, pour dépasser le cadre de l'usine et se former une conception de la société qui les aide dans leur lutte est détruit dès le départ. La soi-disant "théorie" devant laquelle on les place leur paraît, dans le meilleur des cas, une sorte d'algèbre supérieure, inaccessible, et, dans le cas le plus courant, une litanie de mots incompréhensibles qui n'expliquent rien. D'autre part, sur le contenu de cette "théorie" et sur sa vérité les ouvriers n'ont aucun contrôle ; les démonstrations se trouvent, leur dit-on, dans les quatorze volumes du Capital et dans d'autres ouvrages immenses et mystérieux que possèdent les camarades savants – à qui il faut faire confiance.

Les racines et les conséquences de cette situation vont infiniment loin. A son origine, il y a une mentalité profondément bourgeoise : comme il y a des lois de la physique, il y a des lois de l'économie et de la société, et ces lois n'ont rien à voir avec l'expérience directe des gens. Il y a des scientifiques et des ingénieurs de la société qui les connaissent. Comme les ingénieurs seuls peuvent décider comment on construit un pont, de même les ingénieurs de la société – dirigeants des partis et syndicats – peuvent seuls décider de l'organisation de la société. Changer la société, c'est changer son organisation "général", mais cela n'affecte en rien ce qui se passe dans les usines – puisque cela "n'est pas important".

Pour dépasser cette situation, il ne suffit pas de dire aux travailleurs : parlez, c'est-à-vous de dire ce que sont les problèmes. Il faut encore démolir cette idée monstrueusement fausse que ces problèmes, tels que les voient les ouvriers, ne sont pas importants, qu'il y en d'autres qui le sont beaucoup plus et dont seuls les "théoriciens" et les politiciens peuvent parler. On ne peut rien comprendre à l'usine si on ne comprend pas la société ; mais on peut encore moins comprendre quoi que ce soit à la société si on ne comprend pas l'usine. Pour cela, il n'y a qu'un moyen : que les ouvriers parlent.

Montrer cela doit être la tâche première et permanente de Pouvoir Ouvrier. »

Cornélius Castoriadis, in La question du mouvement ouvrier, tome 2, pp.359-362.

* Pouvoir ouvrier, supplément mensuel à S. ou B., n°5 (mars 1959)

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