jeudi 12 mars 2015

Extraits de « Nuits bleues, calmes bières », de Jean-Pierre Martinet

Je me suis récemment procuré ce petit livre ainsi que l'énorme « Jérôme » du noircissime et biéreux Jean-Pierre Martinet. Si certains écrivains trempent leur plume dans de l'eau tiède ou de l'eau de rose, celui-ci la trempe dans de la gueuze dégueulasse. C'est l'écrivain de la solitude la plus atroce et la plus médiocre. Un de ces écrivains terribles, passés inaperçus malgré – ou à cause de – un talent indubitable pour les descriptions cruelles d'un monde sordide, composé de perdants et de perdus, de personnages repliés et anonymes. L'écrivain voit le monde avec une paire de lunettes opaques, et le grotesque lui permet de donner vie à un monde désenchanté. Lecture désespérante, mais cependant jubilatoire, avec un style sec et rythmé. Le texte d'où sont extraits ces passages retrace les déambulations et réflexions d'un mort, devenu un « calme buveur de bières ».

« Ce soir-là, en rentrant chez lui, après avoir renversé une bonne dizaine de poubelles, égorgé trois chiens et giflé un aveugle saoul qui l'avait pris pour Marilyn Monroe (il avait essayé de l'enlacer au milieu de la rue, sous la pluie, mais il avait réussi à s'échapper. L'aveugle avait fini par glisser et gesticulait sur la chaussée en suppliant sa chère Marilyn de revenir), il se dit que, décidément, il n'avait plus grand-chose à voir avec le gentil peint garçon que sa grand-mère emmenait tous les soirs, en hiver, sous les flocons de neige en coton hydrophile, aux "Dames de France", place Abel-Surchamp, à Libourne, se gaver de pâtes de coing à cinq francs, au milieu des ampoules rouges et bleues clignotantes.
(...)
Autrefois, quand il était vivant, il aimait bien introduire sa langue dans les oreilles des filles dont il était amoureux. Tendres baisers. On se caressait. Il se sentait exclu. Il redoutait qu'on le prît pour un voyeur, alors qu'il n'était qu'un calme buveur de bière, un mort, un innocent, un enfant. Il écoutait les musiques dans les juke-box. Il aimait ces airs sans importance, lorsque machin-machine active les saisons, en avant en arrière, en arrière en avant, fleurs feuilles, feuilles fleurs. Fleuilles. Feurs. De chemisettes à carreaux en manteaux épais, de sous-vêtements perce-neige en culottes nerce-peige : tous ces corps jamais effleurés, quel charnier. Cet Auschwitz des corps manqués. De trop aimer, on n'aime plus. Alors on tire sur soi le couvercle de son cercueil, comme le dormeur sa couverture, lorsqu'il fait froid. Et l'on commande un autre demi. On se gave de propos imbéciles, de trahisons dérisoires. S'il-vous-plaît, monsieur.
(...)
Devant chez lui, il s'engueula avec un chien (depuis son enfance, il détestait les chiens, "ces faux amis de l'homme", comme dit superbement le poète Yves Martin), puis il donna des coups de pied contre ses meubles, après avoir péniblement trouvé la clé, le trou, et la serrure, et puis l'appartement, au fond de sa poche, tout au fond. Il lutta contre une pantoufle trouée, des heures durant. Elle lui avait sauté à la gorge dès qu'il avait ouvert la porte, en rugissant comme un tigre. Il finit par avoir le dessus, mais son coeur battait si vite que, pour se calmer, il caressa la moquette dans le sens du poil. Elle ronronna de plaisir. Il se sentit un peu mieux. Pourtant. D'autres bières achèveraient de tuer l'angoisse. Le cliqueti-clac de la capsule décapsulée par un tendre décapsuleur. Alors. Toute cette mousse, ce jaillissement jaillissant, et cette blancheur de baleine blanche, spermatique. Il enfouit la liqueur d'or dans les profondeurs rouges et noires. Les palpitantes muqueuses : il pensa à des femmes. Il n'avait sous la main que de la bière ordinaire. Il rêva à des noms prestigieux : John Courage, Bass. Et de la bière belge, de la bière de calmes moines sous la pluie. Et les Allemandes, les fabuleuses : München. Il ne s'était jamais senti aussi chenille, aussi taupe. Une main invisible lui tendait les bières décapsulées. Il n'en refusa aucune. Puis il se laissa tomber sur son lit, sans prendre même la peine de tirer les couvertures. Il ne s'endormit pas tout de suite. »

Nuits bleues, calmes bières, éditions Finitude. 

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