mercredi 26 août 2015

Aurélie Trouvé : les multinationales ont la mainmise sur les semences

Pendant que les rares paysans restants crèvent la misère, se suicident ou ploient tout simplement sous le poids de la concurrence « libre et non faussée » des monstrueuses industries agricoles et des pays à main d'oeuvre sous-payée – Libre-Echange, que Ton nom soit sanctifié, que Ton règne vienne, que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel –, le Génie européen, de son côté, s'est dit que ces ploucs méritaient aussi de se voir transformer en délinquants ruraux. Et c'est ainsi que les semences de variété traditionnelles ne pourront plus être commercialisées...

Les eurocrates sont épaulés en ça par la Science toute triomphante, dont un représentant interrogé par l'auteur de cet article déclare haut et fort les raisons productivistes qui motivent une telle décision : « Pour le Prof. Bernard Bodson de Gembloux Agro Bio Tech ULg, les variétés issues de la recherche sont plus résistantes et plus productives. » La recherche, financée aussi par les industriels, est ainsi instrumentalisée par ces derniers afin de lutter contre l'autonomie vivrière des gueux, qui doivent payer une fortune pour espérer rejoindre le prestigieux catalogue des semences labellisées.

Bien évidemment, nous connaissons tous la chanson : c'est pour notre bien à nous les Européens, si faibles, si fragiles, si improductifs. Étrangement, les agriculteurs ne semblent pas être européens selon cette logique, et devront encore un peu plus se soumettre aux multinationales dont les semences brevetées ou copyrightées pourront grappiller les parts de marché restantes – la biodiversité, c'est clairement un truc de bouseux qui n'ont pas fait Erasmus ou même l'Université.
 
«  Mais revenons aux multinationales. Elles ont déjà mis la main sur l'essentiel de la transformation, de la distribution et du négoce. Il en est de même de la fourniture en pesticides et engrais, et, comme on l'a vu, de la production agricole. Elles détiennent un pouvoir déterminant sur la qualité des aliments, leurs échanges, leurs prix, les façons de les produire et de les consommer. Elles accaparent toujours davantage une grande partie de la valeur créée, pour nourrir les profits des actionnaires. Elles tissent une toile complexe d'intermédiaires et de sous-traitants, rendant beaucoup plus opaques les filières, du champ à l'assiette. Pourtant, ça ne leur suffit pas. Il leur faut trouver de nouvelles sources de profit, entre autres contrôler un maillon essentiel de la chaîne alimentaire : les semences et, avec elles, le travail de sélection et d'amélioration des plantes.

Il fallait pour cela que les multinationales privatisent pour leur propre compte et utilisent le travail de sélection des espèces et des variétés que les agriculteurs ont réalisé pendant des milliers d'années. Il leur fallait obliger les paysans à ne plus conserver et échanger entre eux leurs semences et à se tourner vers les firmes transnationales de l'agrochimie et du génie génétique : cela a été permis par les législations française et européenne, qui rendent très difficiles l'utilisation de leurs propres semences, leur échange et leur vente à d'autres producteurs. Il leur fallait pouvoir accaparer toute "innovation", y compris quand celle-ci s'appuyait sur des savoirs paysans : cela a été permis depuis les années 1980 par le brevetage du vivant, qui rend les multinationales propriétaires de ces innovations et de toute semence appartenant à la variété en question. Il leur fallait contraindre les paysans à racheter chaque année les semences privatisées : cela a été permis grâce aux semences hybrides (C. Bonneuil, F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, éditions Quae, 2009) ! Enfin, il leur fallut accélérer ces processus grâce à une nouvelle technologie : les OGM, vendus à 90% par Monsanto. 

Au-delà de la mainmise de quelques multinationales sur un acte primordial pour la vie, celui de semer, l'industrialisation des semences concentre la production sur quelques variétés standard et appauvrit considérablement la biodiversité cultivée. Au-delà de risques non maitrisés sur l'environnement et la santé humaine, les OGM, pour la plupart cultivés pour leur résistance aux herbicides, ont pour fonction essentielle d'augmenter les intrants chimiques. Une nouvelle fois, les agriculteurs sont forcés d'acheter aux multinationales, dont Monsanto, des produits dont ils pourraient se passer (M.-M. Robin, Le Monde selon Monsanto, La Découverte, 2009). C'est une mise sous tutelle financière des communautés paysannes et un désastre supplémentaire pour la nature. »

Aurélie Trouvé, Le business est dans le pré, éditions Fayard, 2015, pp.77-80.

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