mercredi 5 août 2015

Matiouchenko sur la domination des intellectuels socialistes

Le leader des mutins du cuirassé Potemkine était un homme plein de bon sens, comme en atteste ce texte. Ce dernier fera grincer des dents mes camarades les plus marxistes (et les plus intellos) car il démonte le mythe du savoir forcément libérateur, ainsi que la bible rouge qu'est le Capital. Cependant cet extrait, issu de la préface d'Alexandre Skirda à un recueil de textes du révolutionnaire polonais Jan Waclav Makhaïvski, est d'une éloquence rare sur les méfaits de l'intelligentsia et son marxisme prétendument scientifique. Cet auteur fut l'un des premiers à analyser l'émergence d'une bureaucratie composée d'intellectuels, élite dominatrice valorisée pour ses compétences et ses connaissances, et désirant prendre le pouvoir sur le peuple, non plus au nom de Dieu ou du Capital, mais au nom du peuple lui-même ! En prévision de mon article sur le sujet pour la revue Ballast​ :

«  La révolution russe de 1905 fut l'occasion de bien illustrer les analyses de Makhaïski. Selon un historien social-démocrate d'alors, Gorev, ces idées s'exprimèrent parallèlement à l'influence du marxisme, et la plupart de ses partisans furent des ouvriers sociaux-démocrates.88 La campagne anti-intellectuelle et la lutte acharnée contre le socialisme rencontrèrent un terrain fertile dans la méfiance instinctive de nombreux ouvriers envers les «messieurs», et en particulier les «comitards». Cette campagne fut encore plus efficace auprès des révolutionnaires coupés de l'action directe : emprisonnés, déportés, et exilés, ils avaient — ce que Gorev ne dit pas — davantage de temps pour réfléchir.

Nous en avons un excellent exemple avec Afanasij Matiouchenko, le meneur des insurgés du cuirassé Potiemkine. Lorsqu'il débarqua en Roumanie,89 il fut accueilli par Christian Rakovsky, sommité de la social-démocratie locale (lui-même était alors sympathisant social-démocrate), qui lui souhaita la bienvenue dans un pays «libre», jouissant des libertés démocratiques dites bourgeoises. À Matiouchenko qui lui répondit que ce n'était pas pour cette «liberté-là» que les marins s'étaient révoltés, Rakovsky lui dit doctement :
«Et que vouliez-vous ? Le socialisme ? Non, mon brave la nature ne fait pas de tels sauts comme de sauter du règne de l'absolutisme à celui de la liberté, il est nécessaire de passer progressivement par tous les stades de développement, et quoi qu'on fasse, on ne pourra éviter le régime bourgeois, c'est la loi du socialisme scientifique.»

Matiouchenko s'étonne alors ingénument : «Quels sauts ? quelle loi ? Pourquoi un régime bourgeois et non socialiste ? Pourquoi est-ce que le bourgeois doit jouir de la liberté et non l'ouvrier ?» Rakovsky le sermonne alors en lui disant qu'il est décidément encore «trop inconscient, qu'il doit encore apprendre beaucoup et qu'il lui faut pour cela beaucoup lire. Alors il comprendra». Matiouchenko suit, troublé, le conseil de Rakovsky ; il lit beaucoup, mais ses conceptions radicales ne changent en rien ; par contre, tout ce qui lui paraissait simple jusque-là devient embrouillé et compliqué. A ce moment, un social-démocrate lui prête le Capital de Marx et lui promet qu'il y trouvera la clarté recherchée. Matiouchenko se met donc à lire le Capital, mais il est arrêté dans sa lecture par de nombreux termes étrangers qu'il ne connaît pas, par des opérations algébriques qu'il ne peut saisir.

Il constate donc que pour pouvoir lire et comprendre le Capital, il est nécessaire d'en savoir déjà beaucoup ; l'ouvrier, avec ses dix heures de dur labeur par jour, n'en a que faire ; en outre, le livre coûte cher. Il en déduit que cet ouvrage n'apporte rien aux ouvriers. Quand on lui dit que ce livre sert de «puits», d'où les gens «qui comprennent» puisent les connaissances qu'ils transmettent ensuite au peuple, il émet un jugement sévère à l'encontre de ces textes «écrits pour le peuple» où l'on rencontre sans cesse des conseils et injonctions du genre : «Attends» — «patiente» — «il ne faut pas faire ci ou ça» — «ne fais rien de toi-même» — «ne fais confiance qu'à nous, nous ferons ce qu'il faut pour toi» — «il n'y a que la social-démocratie qui soit bien, tous les autres groupes sont composés de petits-bourgeois, de mouchards ou de fous»

A un social-démocrate qui lui reproche de ne rien «comprendre» et qui lui déclare que s'il n'y avait pas eu des Kant, des Marx ou d'autres célébrités, il serait resté un «singe», il réplique que «s'il n'y avait pas eu des gens comme lui, Kant, Marx et toutes les célébrités auraient crevé de faim comme des chiens». Il terminait sa lettre, adressée à ses «anciens pédagogues», en se demandant comment il faut appeler Gorki, qui traite le bourgeois de vampire, alors qu'il se fait payer lui-même, pour un seul mot écrit, autant qu'un ouvrier pour une journée de travail.

Jugeant l'arbre à ses fruits, Matiouchenko s'éloigna du marxisme et devint anarcho-syndicaliste. Après avoir voyagé en Europe et en Amérique, il revint lutter en Ukraine en 1907, fut capturé par les soudards tsaristes et exécuté.  »

Source : http://golemfuturo.blogspot.be/p/jan-waclav-makhaiski-le-socialisme-des.html

1 commentaire:

  1. Salut camarade. Je viens de tomber par hasard sur ton blog. Et je l'aime.
    Concernant Matiouchenko, Herodote.net a écrit un article sur le cuirassée Potemkine. L'auteur prétend que le Tsar avait promis une amnistie pour les mutins, et, c’est en voulant retourner en Russie anonymement que le révolutionnaire se fait reconnaitre à la frontière ukrainienne. Qu’en penses-tu ? Connais-tu un biographe sérieux ? Je n’ai pas trouvé dans la source cette information mais peut-être suis-je passé à côté.
    Désolé de cette précision historique pour ton très bel article.
    Amicalement,
    Paul
    Ps : l’article d’Hérodote, http://www.herodote.net/27_juin_1905-evenement-19050627.php

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