dimanche 23 août 2015

Orwell : « Il y a à Paris des hommes pourvus de diplômes qui récurent des assiettes 10 à 15 heures par jour. »

Dans la dèche à Paris et à Londres est un « récit bien banal » selon les dires de l'auteur. Il s'agit d'un retour sur l'une des périodes les plus difficiles qu'a vécues George Orwell (1984, La ferme des animaux,...), encore inconnu, qui a dû survivre à Paris et ensuite à Londres avec des revenus évanescents, voire absents. Périple terrible, épopée de clodo où Orwell survit en traçant son chemin au travers des marges de ces sociétés respectives, rencontrant chômeurs, vagabonds, plongeurs, patrons véreux, etc. Tout un bestiaire qui évolue dans un état second, pour certains proche du stade animal tant la misère en a contraint d'abandonner toute perspective future, tout désir (gastronomique comme sexuel), avec la frustration qu'engendre un tel état inhumain. Récit à la fois social et existentiel, Orwell y rencontre des personnages incroyables que les circonstances brutales de la société capitaliste n'ont pas toujours avilis jusqu'au point de non-retour, et en ressort métamorphosé :
« Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. »
La plume d'Orwell est hautement reconnaissable : un jet fluide, agréable à lire, simple mais à la fois recherché, voire raffiné. Son talent d'écrivain s'y déploie peut-être même plus que dans ses deux romans les plus connus, avec une espèce de concision et de lyrisme qui confinent au génie, par une sorte de limpidité qui n'enlève rien à la complexité des propos. Orwell écrit comme une chanson populaire : avec une quête de l'esthétique accessible à tous, une poétique du vulgaire et du trivial. Il témoigne du soucis de toucher l'autre par la littérature, et de témoigner d'une expérience à la fois profonde et universelle.

A l'instar de Simone Weil devenue ouvrière un temps, Orwell vit la pauvreté dans la chair et jusqu'aux os ; loin des écueils du misérabilisme bien-pensant comme du mépris dandy, il la creuse pour révéler les vertus des humbles, ensevelis sous la poussière et la saleté, tout en ne s'aveuglant pas aux aliénations circonstancielles, à la psychologie propre des individus composant ce peuple de forçats. C'est le propre de l'écrivain dans le peuple : l'écrivain qui vit avec lui, avec le sentiment d'appartenir à cette communauté d'humains, et qui ne l'aborde pas comme un anthropologue observant une réserve d'indigènes. Drôle et effrayante à la fois, on ne sort pas de cette lecture indemne. Voici donc le chapitre XXII en extrait, où Orwell revient sur toute son expérience parisienne, avant de quitter Paris pour vivre un dernier mois infernal à Londres :


« XXII

Je veux maintenant livrer, pour ce qu’elles valent, quelques réflexions personnelles sur la vie d’un plongeur à Paris. Si l’on y réfléchit, il semble aberrant que, dans une grande ville moderne, des milliers de personnes puissent passer toutes leurs heures de veille à laver des assiettes dans de sombres souterrains surchauffés. Les questions que je pose sont alors les suivantes : comment un tel mode de vie peut-il se perpétuer ? Quel but sert-il ? Qui souhaite le perpétuer, et pourquoi ? Je n’adopte pas ici l’attitude de creuse révolte du fainéant, j’essaie simplement de considérer la vie du plongeur sous l’angle de sa signification sociale.

Il faut, je crois, commencer par souligner que le plongeur est un des esclaves du monde moderne. Loin de moi l’idée de faire verser des larmes sur son sort, car il vit matériellement beaucoup mieux que bien des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de la liberté, il n’en a pas plus qu’un esclave qu’on peut vendre et acheter. Le travail qu’il effectue est servile et sans art. On ne le paie que juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. Ses seuls congés, il les connaît lorsqu’on le flanque à la porte. Tout espoir de mariage lui est interdit, à moins d’épouser une femme qui travaille aussi. Excepté un heureux hasard, il n’a aucune chance d’échapper à cette vie, sauf pour se retrouver en prison. Il y a en ce moment à Paris des hommes pourvus de diplômes universitaires qui récurent des assiettes dix à quinze heures par jour. Et l’on ne saurait dire que c’est pure paresse de leur part, car un fainéant ne peut pas faire le travail d’un plongeur. Ils se sont simplement trouvés pris dans un engrenage qui annihile toute pensée. Si les plongeurs pensaient un tant soit peu, il y a belle lurette qu’ils auraient formé un syndicat et se seraient mis en grève pour obtenir un statut plus décent. Mais ils ne pensent pas, parce qu’ils n’ont jamais un moment à eux pour le faire. La vie qu’ils mènent a fait d’eux des esclaves.

La question est alors : comment cet esclavage peut-il se perpétuer ? On a coutume de considérer comme allant de soi que tout travail répond à un besoin réel. Les gens voient quelqu’un effectuer un travail peu agréable et s’imaginent avoir tout dit en assurant que ce travail est nécessaire. Ainsi, le travail à la mine est pénible, mais nécessaire : nous avons besoin de charbon. Travailler dans les égouts n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut bien des égoutiers. Et c’est la même chose pour les plongeurs : il y a une clientèle pour les restaurants, il faut donc des hommes qui passent quatre-vingts heures par semaine à laver des assiettes. C’est la civilisation qui l’exige, un point c’est tout. Un tel jugement mérite examen.

Le travail de plongeur est-il véritablement indispensable à la civilisation ? Il nous paraît que ce doit être un travail « honnête », parce que pénible et peu agréable, et nous avons par ailleurs en quelque sorte sacralisé le travail manuel. Voyant quelqu’un qui abat un arbre, nous assumons que cet homme se rend utile à la société, pour la seule raison qu’il fait usage de ses muscles. Il ne nous vient pas à l’esprit que s’il abat un arbre splendide, c’est peut-être uniquement pour dégager l’espace nécessaire à l’érection d’une hideuse statue. Je crois qu’il en va de même pour le plongeur. Il gagne certes son pain à la sueur de son front, mais cela ne préjuge en rien de l’utilité de la besogne qu’il accomplit. Il propose un luxe – luxe qui, bien souvent, est loin de mériter ce nom. Un faux luxe.

Pour mieux faire comprendre ce que j’entends par « faux luxe », je prendrai un cas extrême, un de ces cas qu’on ne rencontre pratiquement pas en Europe. Par exemple l’Hindou traîneur de rickshaw [Véhicules utilisés dans les Indes anglaises] ou le poney de gharry [Idem]. Dans n’importe quelle ville d’Extrême-Orient, vous trouverez des centaines de ces pauvres diables attelés à un rickshaw, des moricauds pesant peut- être cinquante kilos, avec un pagne autour de la taille pour tout vêtement. Certains sont malades, d’autres ont dépassé les cinquante ans. Ils parcourent des kilomètres et des kilomètres en trottinant, la tête baissée, tirant sur les brancards, la sueur dégoulinant de leur moustache grise. Quand ils ne vont pas assez vite, le client qu’ils véhiculent les traite de bahinchut [De bahin : soeur et chut : organe sexuel. Injure courante qui a perdu sa signification première.]. Ils gagnent entre trente et quarante roupies par mois et vomissent leurs poumons au bout de quelques années d’exercice. Les poneys de gharry sont de vieilles rosses étiques achetées à vil prix pour les quelques années de travail qu’elles peuvent encore fournir. Leur maître remplace la nourriture par le fouet. Le travail qu’elles fournissent se résume en une sorte d’équation : fouet plus nourriture égalent énergie. La proportion est en général soixante pour cent de fouet et quarante pour cent de nourriture. L’encolure de ces animaux n’est souvent qu’une large plaie, et c’est la chair à vif qu’ils travaillent toute la journée durant. Et malgré cela, on peut encore leur faire effectuer un travail : il suffit de manier le fouet avec suffisamment de vigueur pour que la douleur ressentie sur l’échine l’emporte sur la douleur à l’encolure. Mais au bout de quelques années le fouet lui-même devient inopérant et la bête part à l’équarrissage. Voilà des exemples de travail non indispensable, car on peut après tout se passer de rickshaw et de gharry : ceux-ci n’existent que parce que les Orientaux jugent vulgaire de se déplacer à pied. Ce sont des luxes et, comme ont pu s’en convaincre tous ceux qui y ont eu recours, de bien pauvres luxes. Le maigre surcroît de commodité qu’ils apportent ne saurait contrebalancer la souffrance infligée à l’homme ou à l’animal.

De même pour le plongeur. À côté d’un poney de gharry ou d’un tireur de rickshaw, c’est un roi – mais sa situation est très comparable. Il est l’esclave d’un hôtel ou d’un restaurant, et son esclavage est d’une utilité discutable. Car après tout, en fin de compte, quelle est réellement la nécessité des grands hôtels et des restaurants chics ? Ces établissements sont censés apporter du luxe, mais en réalité ils n’offrent qu’un piètre et mesquin semblant de luxe. La plupart des gens ont les hôtels en horreur. Il est des restaurants meilleurs que d’autres, mais il est impossible de faire dans un restaurant, pour une même dépense, un repas comparable à celui qu’on peut avoir chez soi. Il faut bien, sans doute, qu’il y ait des hôtels et des restaurants, mais cela n’implique nullement que des centaines de personnes doivent pour autant être réduites en esclavage. Le travail réellement indispensable ne constitue pas l’essentiel dans ces établissements : le principal, ce sont les faux-semblants censés représenter le luxe. Le chic, comme on dit, d’un établissement signifie simplement un surcroît de travail pour le personnel et un surcroît de dépense pour la clientèle. Personne ne profite de cette situation, si ce n’est le propriétaire, qui aura bientôt de quoi s’offrir une villa à colombages à Deauville. Un hôtel chic, c’est avant tout un endroit où cent personnes abattent un travail de forçat pour que deux cents nantis puissent payer, à un tarif exorbitant, des services dont ils n’ont pas réellement besoin. Si l’on supprimait les prétentieux enfantillages qui caractérisent le service d’un hôtel ou d’un restaurant, les plongeurs pourraient ne faire que six ou huit heures de travail par jour, au lieu de dix ou quinze.

Considérons comme acquis que le travail d’un plongeur est en très grande partie inutile. La question qui vient alors à l’esprit est : pourquoi le plongeur doit-il continuer à travailler ? J’essaie de dépasser la cause économique immédiate pour me demander quel plaisir cela peut bien procurer à qui que ce soit de se dire que des hommes sont condamnés à nettoyer des assiettes leur vie durant. Car il n’est pas douteux que des gens – les gens nantis d’une confortable situation – prennent un réel plaisir à cette pensée. Un esclave, disait déjà Caton, doit travailler quand il ne dort pas. Peu importe que ce travail soit utile ou non : il faut qu’il travaille, car le travail est bon en soi – pour les esclaves tout au moins. Ce sentiment est encore vivace de nos jours, et on lui doit l’existence d’une multitude de besognes aussi fastidieuses qu’inutiles.

Je crois que cette volonté inavouée de perpétuer l’accomplissement de tâches inutiles repose simplement, en dernier ressort, sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans le dire, est composée d’animaux d’une espèce si vile qu’ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccupés. Il est donc plus prudent de faire en sorte qu’ils soient toujours trop occupés pour avoir le temps de penser. Si vous parlez à un riche n’ayant pas abdiqué toute probité intellectuelle de l’amélioration du sort de la classe ouvrière, vous obtiendrez le plus souvent une réponse du type suivant :

« Nous savons bien qu’il n’est pas agréable d’être pauvre ; en fait, il s’agit d’un état si éloigné du nôtre qu’il nous arrive d’éprouver une sorte de délicieux pincement au cœur à l’idée de tout ce que la pauvreté peut avoir de pénible. Mais ne comptez pas sur nous pour faire quoi que ce soit à cet égard. Nous vous plaignons – vous, les classes inférieures – exactement comme nous plaignons un chat victime de la gale, mais nous lutterons de toutes nos forces contre toute amélioration de votre condition. Il nous paraît que vous êtes très bien où vous êtes. L’état des choses présent nous convient et nous n’avons nullement l’intention de vous accorder la liberté, cette liberté ne se traduirait-elle que par une heure de loisir de plus par jour. Ainsi donc, chers frères, puisqu’il faut que vous suiez pour payer nos voyages en Italie, suez bien et fichez-nous la paix. »

Cette attitude est notamment celle des gens intelligents, cultivés. On la retrouve en filigrane dans plus de cent essais. Parmi les nantis de la culture, bien rares sont ceux qui disposent de, mettons, moins de quatre cents livres par an, et c’est tout naturellement qu’ils épousent la cause des riches, parce qu’ils s’imaginent que toute bribe de liberté concédée aux pauvres menacerait la leur. Redoutant de voir un jour se matérialiser quelque sinistre utopie marxiste, l’homme cultivé préfère que les choses restent en l’état. Il ne porte peut-être pas dans son cœur le riche qu’il côtoie quotidiennement, mais il ne s’en dit pas moins que le plus vulgaire de ces riches est moins hostile à ses plaisirs, plus proche de ses manières d’être qu’un pauvre, et qu’il a donc intérêt à faire cause commune avec le premier. C’est cette peur d’une populace présumée dangereuse qui pousse la plupart des individus intelligents à professer des opinions conservatrices.

Mais cette peur relève davantage de la superstition que de la raison. Elle s’appuie sur l’idée selon laquelle il y aurait une différence mystérieuse, fondamentale, entre les riches et les pauvres, une différence analogue à celle qui fait qu’il y a une race blanche et une race noire. En réalité, cette différence n’existe pas. Riches et pauvres ne se différencient essentiellement que par leur niveau de revenu, et rien d’autre : le millionnaire moyen n’est rien d’autre que le plongeur moyen arborant un complet neuf. Changeons-les de place, et dites-moi, je vous prie, qui est le juge et qui le voleur ? Tous ceux qui ont partagé, sans tricherie, la vie des pauvres, savent fort bien cela. L’ennui est que l’homme intelligent et cultivé, l’homme chez qui on pourrait s’attendre à trouver des opinions libérales, cet homme évite soigneusement de frayer avec les pauvres. Car enfin, que savent de la pauvreté la plupart des gens cultivés ? Dans l’exemplaire des poèmes de Villon qui est en ma possession, l’éditeur a cru indispensable d’éclairer par une note en bas de page le vers « Ne pain ne voyent qu’aux fenestres » – tant la simple expérience de la faim est étrangère à l’existence de l’homme cultivé.

Cette ignorance conduit tout naturellement à une peur superstitieuse de la populace. L’homme cultivé se représente des hordes de sous-hommes n’attendant qu’un jour de liberté pour venir saccager sa maison, brûler ses livres et le contraindre à conduire une machine ou à nettoyer les W.C. « N’importe quoi, se dit-il, n’importe quelle injustice plutôt que de voir cette populace se déchaîner. » Il ne comprend pas que, dès lors qu’il n’y a pas de différence entre la masse des riches et celle des pauvres, il est vain de parler de « populace déchaînée ». Car la populace est déjà déchaînée, et, sous les espèces du riche, elle emploie son pouvoir à mettre en place ces bagnes de mortel ennui que sont les hôtels « chic ».

Résumons-nous. Un plongeur est un esclave, un esclave dévoyé qu’on utilise pour effectuer un travail inepte et, dans une très large mesure, inutile. Et on continue à lui imposer ce travail parce que règne confusément chez les riches le sentiment que, s’il avait quelques moments à lui, cet esclave pourrait se révéler dangereux. Et les gens instruits, qui devraient prendre son parti, laissent faire sans broncher parce qu’ils ne connaissent rien de cet homme, et par conséquent en ont peur. Je cite ici le plongeur parce que c’est un cas que j’ai pu examiner de près. Mais on pourrait en dire autant pour une infinité de travailleurs de tous métiers. Je ne fais que livrer quelques réflexions personnelles sur ce qui fait le fond de la vie d’un plongeur, sans m’occuper des questions économiques connexes. Sans doute ne brillent-elles pas par l’originalité, mais c’est un bon échantillon des pensées qui vous viennent à l’esprit quand vous avez travaillé quelque temps dans un hôtel. »


PROLONGEMENTS :




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