mardi 1 septembre 2015

Extrait de « La grande vie » de Jean-Pierre Martinet

Houellebecq + Bukowski = Jean-Pierre Martinet. Le degré de sordidité et de glauque atteint ici des niveaux de comique rarement égalés. Extrait d'une de ses nouvelles, grand prix de l'humour noir en 2012 (posthume) :

« Et Madame C. se tournait alors vers moi, elle me disait qu'elle avait peur de mourir étouffée ici, dans cette loge minuscule, qui lui laissait juste la place de respirer, entre ses plantes vertes et les photos en couleur de Luis Mariano, maintenant elle ne pouvait plus dépasser le deuxième étage lorsqu'elle montait le courrier, elle avait l'impression de descendre à la cave, d'être assaillie par des rats, de patauger dans l'humidité, sans doute le coeur, me répétait-elle tristement en passant sa main sur ses paupières boursouflées, en été je suis toujours fatiguée, il me faudrait changer d'air, je ne supporte plus Paris, la rue Froidevaux me donne la nausée, un autre ciel, ah oui, la plage, ah la plage, quand j'étais petite fille ma mère m'emmenait à Biarritz, sur la jetée, on respirait alors, le Casino disparaissait sous les hortensias bleus, on y jouait des opérettes, quels décors, mon petit Adolphe, tu peux pas imaginer, enfin elle m'emmenait pas vraiment ma mère, elle suivait ses patrons, elle était domestique, mais l'hiver était très doux, là-bas, le ciel blanc, presque transparent, en décembre on pouvait se contenter d'une cotonnade légère, on mangeait des glaces à l'abricot, oui, j'ai vu trois fois "Le pays du Sourire" avec maman, et les airs je les connais encore, oui, tu veux que je te les chante mon petit Adolphe.

Parfois, aussi, Madame C. était moins nostalgique. Elle se plaignait d'avoir à travers la cour pour aller chier. Ce qui lui arrivait de plus en plus souvent, ces derniers temps. Elle avait la colique en permanence. Elle me demandait avec insistance si je ne connaissais pas un remède contre la chiasse. Non, je ne connaissais pas. Ce qu'elle supportait le plus mal, c'était de ne pas avoir des waters à elle, à son âge, après plus de vingt ans de bons et loyaux services au 47, rue Froidevaux. "Et en plus, mon petit Adolphe, des chiottes à la Turque !" Elle suffoquait d'indignation, elle frémissait de rage chaque fois qu'elle me racontait ses malheurs. Je l'écoutais à peine. Je fixais stupidement le mouvement de houle qui agitait son énorme poitrine. Je finissais par avoir le mal de mer. Alors, je m'absorbais dans la contemplation de la photo de Luis Mariano dans "Le chanteur de Mexico". Son sourire m'accablait. Si je détournais les yeux, je tombais sur une photo de "Violettes Impériales". Et toujours le même sourire, figé, inquiétant, des dents éclatantes, ce ciel bleu, vide, ces habits rutilants, ce décor espagnol en trompe l'oeil qui m'angoissait, je ne savais pas très bien pourquoi. "Tu comprends, mon grand, un jour, je vais glisser, avec mon poids, et on ne pourra pas venir me dégager. En plus, avec tous ces salauds qui se branlent dans les vécés de la cour, et qui sont même pas capables de viser le trou ! Et tu crois qu'ils tireraient la chasse ? Y'a même du foutre sur les murs, je t'assure. Misère. C'est sûr, je vais glisser. Déjà je sens qu'on m'aspire. On m'attire vers les profondeurs. En voiture, Simone ! D'abord, le pied coincé, et puis, hop, par ici la sortie, tout le reste vient avec, les cent quatre-vingt kilos, plus de Madame C. ! Même pas d'obsèques. Même pas de cérémonie religieuse. On fait pas une messe pour une concierge qui a disparu dans le trou des chiottes. Aucun curé voudrait. D'abord les curés, c'est tous des cons, ils aiment pas les concierges, et les communistes non plus, ils sont aussi cons."

Tout en parlant, elle m'arrachait mes vêtements, puis elle se déshabillait lentement à son tour, presque cérémonieusement, ses seins monstrueux déferlaient sur moi avec un grondement sourd d'avalanche, ils me recouvraient peu à peu, j'avais beau essayer de me débattre j'étais submergé, je n'apercevais même plus le sourire radieux de Luis Mariano, ni les plantes vertes, ni l'horrible tapisserie représentant des légumes, un potager de cauchemar, avec des topinambours, des raves, des choux, des carottes verdâtres, des asperges violettes, j'étais dans le noir, j'entendais encore Madame C. dire faiblement que tous les habitants de l'immeuble avaient des waters individuels, sauf elle, si c'était pas un malheur une chose pareille, une cuvette étincelante, on pouvait se voir dedans avec les produits modernes, une lunette en velours ou en fourrure, une chasse d'eau en or massif, plus belle que le Chah et la Chahbanou réunis, des bidets en porcelaine qu'on pouvait se laver au Champagne dedans, ces visions paradisiaques semblaient l'exciter terriblement, tandis qu'elle m'engloutissait, elle était déjà toute marécageuse, elle me remuait brutalement en elle tout en me tenant les pieds pour m'empêcher de gigoter, et puis, lorsqu'elle avait bien joui, après avoir poussé un meuglement qui faisait trembler les murs, elle m'expulsait de son formidable vagin, me laissant seul sur le plancher comme un roi dépossédé, trempé de la tête aux pieds, incapable de dire un seul mot.

Lorsqu'elle me voyait trop longtemps demeurer accroupi par terre, d'un air absent, Madame C. m'ordonnait d'aller me laver en me donnant une grande claque sur les fesses. "Allez, hop, mon petit bonhomme, à la douche !" Je n'osais lui avouer qu'elle aussi aurait eu grand besoin d'une douche, car vraiment, cette fois, j'avais eu peur de mourir asphyxié pendant notre folle étreinte. Si du moins on peut appeler ainsi l'acte répugnant qui nous unissait. Mes cheveux noirs pendaient en mèches sales sur mon front. Je me sentais gluant, visqueux, comme un nouveau-né braillard qui vient d'être chassé du ventre de sa mère, horriblement mal à l'aise, en colère contre tout ce qui l'entoure. Je ne pouvais m'empêcher de penser, certains jours, que, tout de même, Madame C. avait une manière bien étrange de faire l'amour. Elle n'attendait pas que je sois prêt, non, elle me voulait tout entier en elle. J'étais condamné à plonger sans maugréer dans les ténèbres rougeoyantes. Je comprenais la terreur des habitants de Pompéï lorsque la lave du Vésuve avait déferlé sur eux. »

Jean-Pierre Martinet, La grande vie, éditions de l'Arbre vengeur.

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