samedi 24 octobre 2015

[Échauffement littéraire 1]


Elle était entrée dans le train, et c'est comme si une conspiration de tristesse et de mélancolie s'était décidée à prendre d'assaut le wagon. Le balancement de ses bras synchronisé avec ses autres membres lui donnait un allant, une allure, d'un air détaché de tout. Une pudeur rétive aux effusions expressives, au rapprochement des corps comme des sentiments. On l'eut rendu captive de cent chaines qu'elle n'en aurait pas moins eu l'air mystérieusement inaccessible, à l'écart – déliée en quelque sorte. Pourtant elle donnait de prime abord l'image d'une bourgeoise commune, dont la banalité confondante se déclarait explicitement au travers de sa coiffure, d'une platitude capillaire digne des publicités pour appareils ménagers des années cinquante. Et cependant, son regard affichait un dédain global d'une imperturbable indifférence. Elle observait le monde avec les yeux de quelqu'un qui a trop perdu... et qui pour y survivre a décidé de ne plus rien posséder, par crainte de l'attachement. On avait juste envie de la prendre dans les bras afin d'éponger ces larmes invisibles dépêchés du fin fond de quelques insondables drames. Elle emmenait avec elle la grisaille de tout un peuple de vaincus. Mais pourquoi un tel accablement ?... J'aurais voulu élucider ce mystère drapé dans les brumes de son visage... Ce visage marqué par l'âge mais d'une singulière beauté (beauté triste, beauté fragile, beauté qu'on veut protéger et conquérir).

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