mardi 13 octobre 2015

Extraits de Clair de femme de Romain Gary

L'un des plus beaux récits de Romain Gary : Clair de femme, d'un lyrisme passionné d'amour, parcouru de douceur et de tendresse – cette force qui se meut lentement mais de manière irrépressible. L'éloge du couple comme forme ultime de vie, comme destin et comme aboutissement. Gary le séducteur, Gary l'homme qui aimait les femmes (et les mots), Gary le soldat, peint ici un tableau d'un romantisme foudroyant, avec cette pointe de tragique qui lui donne toute sa puissance romanesque. L'histoire d'un homme qui a tant aimé une femme, qu'il ne pût à sa mort ne pas en aimer une autre. Deux personnes qui pourtant s'étaient plongées l'une dans l'autre jusqu'à l'inconnu, vivaient avec une radicalité si belle leur passion... Non pas la fusion, mais un sentiment profond d'avoir trouvé une patrie, un lieu de vie, une identité, une complétude. Deux êtres qui partageaient un bout d'indépendance, s'éprouvaient dans cette forme si spéciale d'existence qu'est l'union de deux personnes. Et pourtant, avant de disparaître, elle le lui fit promettre : d'aimer sans suite eut été une négation de cet amour, il lui fallait donc lui jurer d'aimer à nouveau. Désormais, il aimerait donc la défunte à travers une vivante. Parce qu'il n'y a rien de plus désolant, de plus triste que de vivre sans amour, et que la dégueulasserie de l'existence humaine réside dans ce simple fait qu'il n'y a rien de moins impossible.

Extraits :

« J'entrai et la pris dans mes bras. Je sentis ses ongles sur ma nuque. Elle sanglotait. Je savais qu'il ne s'agissait ni de moi ni d'elle. Il s'agissait de dénuement. C'était seulement un moment d'entraide. Nous avions besoin d'oubli, tous les deux, de gîte d'étape, avant d'aller porter plus loin nos bagages de néant. Il fallut encore traverser le désert où chaque vêtement qui tombe, rompt, éloigne et brutalise, où les regards se fuient pour éviter une nudité qui n'est pas seulement celle des corps, et où le silence accumule ses pierres. Deux êtres en déroute qui s'épaulent de leur solitude et la vie attend que ça passe. Une tendresse désespérée, qui n'est qu'un besoin de tendresse. »

« A la santé des amoureux, à la santé du roi de France. L'homme sans patrie féminine me tenait compagnie dans le miroir. Lui, l'autre, moi, l'apatride. On t'a pris ton pays, mon vieux. Tes sources, ton ciel, tes champs et tes vergers. Et de tout mon pays, je crois que sa chevelure était pour moi un lieu plus secret, plus sûr que les cachettes de mon enfance. Lorsque sa blondeur abritait mes yeux, je vivais des instants dont on ne peut parler que comme d'une ultime connaissance, une raison d'être qui s'étendait même à tout ce qui n'était pas elle, comme si je savais enfin quel manque, quelle privation avaient aiguisé les épines et durci les pierres. J'avais patrie féminine et il ne pouvait plus y avoir de quête. Mon pays avait une voix que la vie semblait avoir créée pour son propre plaisir, car j'imagine que la vie aussi a besoin de gaieté, à l'en juger par les fleurs des champs, qui sourient tellement mieux que les autres. Lorsque nous étions dans notre maison de Briac, le temps était si bien dressé qu'il ne se mettait à aboyer que lorsqu'elle partait au village et tardait à revenir. Je ne dis ici que ce que chaque couple a connu, ce sont là choses qui ont creusé notre plus vieux chemin sur la terre. Je vous parle d'une bienheureuse absence d'originalité, parce que le bonheur n'a rien à inventer. Rien, dans ce qui nous unissait n'était à nous seuls, rien n'était différent, unique, rare ou exceptionnel, il y avait permanence et pérennité, il y avait couple, nous étions plus anciens que mémoire humaine. Je ne pense pas qu'il y ait bonheur qui n'ait goût immémorial. Pain, sel, vin, eau, fraîcheur et feu, on est deux, et chacun est terre, et chacun est soleil. »

« Le malheur fait bien sa propagande : indépendance, indépendance. Hommes, femmes, pays, nous avons été à ce point infectés d'indépendance que nous ne sommes même pas devenus indépendants : nous sommes devenus infects. [...] La seule valeur humaine de l'indépendance est une valeur d'échange. Quand on garde l'indépendance pour soi tout seul, on pourrit à la vitesse des années-solitude. »

« Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on donne et plus il vous reste. J'ai vécu d'une femme et je ne sais pas comment on peut vivre autrement. Vous voulez des souvenirs ? En voici un. Elle était couchée. Elle souffrait déjà beaucoup. J'étais penché sur elle... Une main forte, une présence virile, rassurante, dans le genre "je suis là..." De quoi crever. Elle m'avait touché la joue, du bout des doigts. "Tu m'as tellement aimée que c'est presque mon oeuvre. Comme si j'avais réussi vraiment à faire quelque chose de ma vie. Ils peuvent toujours essayer, ceux qui se comptent par millions : seul un couple peut le réussir. On ne peut compter par millions que jusqu'à deux." »

« J'aurai toujours patrie, terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Eclair de femme. »

« On dit de l'Iliade que c'est une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples vieillissants dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoires. »

« Je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un commencement de tout ce qui vous reste à faire. »

« Le sens de la vie a un goût de lèvres. C'est là que je prends naissance. C'est de là que je suis. »

« Une femme, un homme — et voilà qu'un coup de dés abolit le hasard. »

« C'est une époque où tout le monde gueule de solitude et où personne ne sait qu'il gueule d'amour. Quand on gueule de solitude, on gueule toujours d'amour. »

Photo : Nobushi Araki.

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