mardi 13 octobre 2015

Extraits d'Une autre jeunesse de Jean-René Huguenin

« Longtemps je me suis senti seul. Ou plutôt : isolé. La solitude, chacun l’éprouve pour peu qu’il aime ou qu’il désire aimer, pour peu qu’il existe. Mon isolement me paraissait plus injuste et plus douloureux, pareil à celui des sourds, des étrangers. J’étais en exil dans mon époque. Il me semblait que personne de ma génération ne partageait mes colères ni mes désirs. Et les mots que j’aimais le mieux, que j’employais le plus souvent – volonté, ou tendresse, ou honneur – me fermaient les cœurs que je voulais gagner. Des jeunes gens raisonnables me répondaient : lucidité, lucidité, lucidité. La lucidité est une valeur dangereuse si l’on s’en contente; elle nous rassure trop facilement; nous croyons racheter nos faiblesses par la conscience que nous en avons. Parfois ils ajoutaient : objectivité. Et je me souvenais de ce mot de Nietzsche: "objectivité: manque de personnalité, manque de volonté, incapacité d’aimer".
[...]
"Le bonheur n'est pas gai", disait Maupassant. Le nôtre non plus. Nous l'avons construit sur les ruines du XXe siècle, sur le désespoir de Kafka, de Sartre et de Camus. C'est un bonheur âpre et tragique, à l'image de cette Nature que nous aimons, de cette mer qu'aujourd'hui tant de jeunes écrivains décrivent. Pour ma part, entre tant d'autres rivages, ce sont ces rivages bretons que je choisirais pour illustrer ce dur bonheur – les rivages, les rochers bretons, et ces grèves... ces grèves bretonnes à la tombée du soir, au moment où plus rien au monde ne semble bouger que la mer, et où le roulement d'une charrette solitaire, au loin, se perd dans le roulement des vagues. Le soleil, dont le reflet frappait encore, tout à l'heure, la vitre d'une ferme sur la falaise, s'est éteint. L'imminence de la nuit rappelle une autre menace, permanente, inévitable. Dans quelques instants, il n'y aura plus de lumière, dans quelques instants nous allons mourir. Et tout à coup, dans cette fatalité même, dans la certitude même de mourir, nous découvrons un joie étrange. La joie, peut-être, de faire face ; de considérer notre fragilité, notre précarité, non plus comme les signes de quelque châtiment et la preuve de notre misère, mais au contraire comme l'effet d'un mécanisme à la fois gratuit et savant, miraculeusement agencé pour donner tout son prix à notre destinée. Nous pouvons l'appeler le Destin, ou la Nature, ou la Providence, ou la Volonté divine, qu'importe ? Le moindre objet devient précieux à nos yeux éphémères ; regarder, entendre, respirer seulement nous satisfait. Et nous sentons qu'il n'est pas de maladie, de malchance ni d'angoisse, qui ne puisse défier le bonheur de vivre – cet extravagant bonheur que nous devons à la fierté d'être mortels.
[...]
Mais nous avons dû renoncer aussi à des illusions plus douces. Nous savons que l'amour ne brise pas les solitudes ; nous savons qu'il n'atteint jamais tout à fait le rêve de communion qu'il poursuit ; nous savons que le temps l'altère. Qu'importe, nous acceptons tout cela d'avance, comme l'une des conditions tragiques de notre destinée. Et je ne crois pas que les plus grandes amours soient les plus ambitieuses, au contraire. Ces fins de baisers, ces regards qui doivent se désunir, à tout moment semblent préfigurer la séparation dernière, dont nous sentons la menace dans l'ombre, imprévisible, si proche peut-être, peut-être préméditée par nous-mêmes – et nous rendent plus précieuse encore la possession de ce que nous allons perdre. »

Jean-René Huguenin, « Aimer la vie, vivre l'amour », dans Une autre jeunesse.

Peinture :  William Turner.

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