jeudi 15 octobre 2015

L'ère des victimes

Rédigé en 2013, au hasard d'une rencontre.

Il faut comprendre la béatification actuelle et a priori de la Victime comme une énième conséquence risible de notre époque « postmoderne ». Nous vivons en effet dans l'ère des post-, dans un compost de tous les post-machin et post-bidules : postindustriel, posthistorique, postnational, etc. L'ère de l'homme d'après, c'est-à-dire celui qui méconnait le passé, ignore le présent et est incapable de renouveler l'avenir. Il vient après tout car il a décidé de ne plus créer, de ne plus modeler – en quoi il serait d'avant, « à l'origine de ». Devant lui il n'y a rien, il n'y a plus que le néant. Il ne fait plus.

Ce monde est à la fois le monde du tertiaire et du troisième âge : un monde qui se réfugie dans la mollesse exacerbée des services et de la consommation, et qui n'a plus l'envie de changer, de révolutionner les choses. Le jeunisme n'est qu'un piètre masque, comme une sorte de camouflage esthétique pour cacher la vieillesse profonde des moeurs du monde. « C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » (Bernanos) La jeunesse est froide comme un cadavre.

Ce monde n'a par ailleurs pas connu la guerre, ni même le service militaire. Il n'a aucune expérience des armes, du sacrifice de la guerre, terrible et éducateur. Le soldat mort pour sa patrie, le révolutionnaire mort pour un idéal, quelle place leur accorder désormais ? Nous avons dépassé le temps des héros, ce temps archaïque où la mort n'était pas cette ombre à fuir perpétuellement, et où l'individu avait conscience d'un lien dépassant son extinction personnelle à travers la communauté. En somme, c'est un monde où l'on ne produit plus, où l'on ne combat plus, et je dirais même : où l'on n'invente plus – en témoignent la déliquescence des humanités, le tout-à-l'égo(ut) littéraire, la « disparition de la pensée critique » (Lieux Communs), l'uniformité politique ou encore la répétition artistique. Ce monde est tout tendu vers l'aspect passif de l'Homme.

Or, quoi de plus passif que la Victime ? La sacro-sainte Victime, cette idole-réceptacle, ce Totem de l'ouverture, de l'apathie et de l'indifférence. La Victime est la personne sur laquelle s'est posé le destin – « Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui » disait Péguy de Dreyfus – à défaut de l'avoir forgé. D'un Dieu créateur nous sommes passés au Dieu créé. Plutôt la victime neutre que le résistant condamné ; la Belgique en 14-18 plutôt que celle de 40-45. Passés des « classes dangereuses » aux « perdants de la mondialisation », la victime de discrimination réclamant l'aide de l'Etat s'est substituée au prolétaire luttant contre ce dernier.

C'est tout un processus liquide qui vient liquéfier les sentiments, l'activité de tous. La Vie ne se conjugue pas avec Victime, l'une agit, l'autre subit, là est toute la différence. Et nous ne voulons plus agir... Il est dès lors plus aisé de s'identifier à la personne dont les aléas n'ont pas été la conséquence de ses propres actes. Nous ressemblons à nos modèles et à nos dieux. La Victime est résignée, n'a pas d'autonomie et est dès lors irresponsable, comme nous.

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