lundi 9 novembre 2015

Chronique de Tokyo Sonata

Magnifique découverte de Kiyoshi Kurosawa – l'autre Kurosawa, vivant et plus connu pour ses films fantastiques –, « Tokyo sonata », un film tragi-comique, où les élans de burlesque (surtout vers la seconde moitié du film, où le rocambolesque frise parfois le n'importe quoi) font aussi la part belle aux moments de légèreté, de tension, de tristesse et de désespoir.

Il s'agit d'une histoire de drame familial, cas classique dans le cinéma japonais. On y suit la lente chute aux enfers d'une famille de la classe moyenne japonaise, à la suite du licenciement du père. Touche potentiellement critique du réalisateur : on apprend au passage que son entreprise préfère embaucher des Chinois en Chine qui coutent trois fois moins chers que les employés japonais. Le père, pour tenter de garder la face dans une société corsetée par le qu'en-dira-t-on et le patriarcat, va d'abord vagabonder dans Tokyo en costume-cravate, pour ensuite subir les diverses humiliations liées à la recherche d'un emploi et finir comme homme de ménage dans un centre commercial. Au même moment, le reste de la famille se décompose, le fils ainé allant combattre dans l'armée américaine, le fils plus jeune devant cacher sa passion et son don pour le piano, et la mère laissée à l'abandon, incapable de nouer des liens avec tous et de faire tout tenir ensemble, vivant une brève aventure avec un cambrioleur raté.

On entraperçoit au travers de cette fresque le récit plus large du rafiot à la dérive qu'est devenu le Japon, victime terrible de la mondialisation, subissant de plein fouet ce capitalisme qui selon Marx et Engels « a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste » et « déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. » L'autorité du père, devenue risible dans un monde où l'argent est devenue l'unique autorité et où la servilité larbine est de rigueur, n'est plus que prétexte à la moquerie. Les adultes semblent incapables de tenir debout, fantasmant le table rase, le recommencement irresponsable. Les enfants qui vivent au même moment cette médiocrité, ce manque total de sens et de romantisme de la civilisation moderne, désenchantée et perdue pour l'esprit, se trouvent des échappatoires, l'un dans une aventure fantasmée de soldat, l'autre dans la musique.

Kurosawa nous illustre ainsi que la destruction de la famille, la perte d'autorité parentale, ne sont pas tant des actes d'autonomie, que le résultat d'un système devenu fou qui plonge tous dans un océan de monotonie conformiste, de soumission à l'autorité extérieure – du patron, du recruteur, de l'Etat –, de vide de sens et de conservatisme futile. Seul îlot d'espoir : celui du fils prodige, apte à sauver ses parents, dans une fin quelque peu incongrue dont la morale oscille entre optimisme artistique, rôle salvateur de la jeunesse et renaissance par le chemin de croix.

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